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Le Mirebalais Indépendant

Bienvenue à Mirebeau en Poitou.

"Le Passé m’est tellement Présent à l’esprit, qu’ici, il s’offre un Avenir… "
Parole de Farfadet.


Publié le par FARFADET 86
Publié dans : #Portraits

* Aujourd’hui elle aurait 105 ans…

 

En 2008, dans une suite d’articles, j’avais commencé à raconter ce dont je me souviens se rapportant à ma mère dont l’existence s’est brusquement achevée en 1962 alors qu’elle allait avoir 54 ans… Après quatre épisodes de ce récit, j’en étais arrivé, à ce moment où j’abordais ma période d’adolescence à laquelle devait aussi se confronter mes parents… En Octobre 1957, sans doute en rapport avec ce besoin d’être plus encadré et structuré par une discipline stricte de vie et d’étude, pour parfaire mon éducation, ils avaient pris cette décision de me mettre en pension chez les « Frères » au collège Saint-Louis de Saumur…

Cette période de 3 années m’éloigna d’eux et de ce qu’ils vivaient. Difficile de savoir ce qui constituait les journées de ma mère en dehors des temps de vacances scolaires où je retournais à la maison. Mais, à l’occasion de ces retrouvailles, c’était toujours des grands moments de joies pour mes parents et pour moi…

Dans le descriptif de cette période il m’est aussi difficile de dissocier mon vécu d’adolescent de cette évocation de ma mère… 

J’en étais arrivé à cette question de comment continuer le récit à partir de souvenirs, certes encore nombreux mais bien plus confus et complexes à narrer en raison de ce stade de l’adolescence où pulsions et impulsions, affects et recherches de son identité face aux autres en étant hors de sa famille, constituent un enchevêtrement d’évènements à la fois heureux par toutes les petites aventures et autres retournements de situations qui imprègnent cette tranche de ma vie et, douloureux par ce que le destin de ma mère a déjà tracé manifestement, un destin auquel nos consciences ne peuvent hélas pas accéder…  écrire la suite de cette chère existence a demandé du temps pour digérer tout ce qu’elle fait immanquablement remonter comme souvenirs bons, moins bons et tristes jusqu’à l’émergence de regrets qu’on qualifie alors d’éternels…

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Août 1958 - Les Sables d'Olonne

Au cours de l’année scolaire 1959-1960, j’effectue ma troisième année comme pensionnaire au collège Saint-Louis de Saumur. Je suis en classe de 3ème moderne. Encouragé par mes parents je m’inscris pour passer le concours d’entrée à l’école normale de Poitiers.

Je ne suis pas un élève brillant mes résultats scolaires se situant  juste dans la moyenne car je ne fais pas vraiment des efforts, me contentant de travailler les matières qui me plaisent  négligeant celles qui exigent suivi et concentration. Je suis un ado rêveur intéressé par le dessin et plus particulièrement le dessin technique, l’histoire le français et, en langues étrangères, je suis  mieux les cours d’allemand que ceux d’anglais. Côté sciences et mathématiques je me contente de faire les devoirs imposés éludant les parties avec questions demandant plus de réflexion ou d’analyse, mais, curieusement, en mathématique, j’excelle plus en géométrie où tous devoirs s’appuient sur les démonstrations à  développer à partir de postulats et de théorèmes qu’en algèbre où il faut retenir des formules de calcul et les réduire en fonction de leurs exposants… La géologie m’intéresse au niveau de l’étude des volcans. Je me lance même dans des exposés et découvre que lorsqu’une matière ou un sujet me plait j’ai alors du « talent » pour en parler jusque dans le moindre détail devant toute la classe.

Pendant les heures d’études, souvent, je bâcle mes devoirs pour lire les aventures de « Bob Morane ». Les jeudis et dimanches, les pensionnaires disposent de la salle de jeu où il y a un poste de radio. A partir de la classe de troisième, il est accordé aux élèves de pouvoir fumer.  Vous pensez bien qu’à cette occasion,  je ne m’en prive pas et joue à faire l’intéressant en fumaillant et en swinguant auprès du poste qui distille des airs de jazz : Armstrong, Sydney Bechet, Duck Killington  le must étant d’écouter les Platers chanter « Only you » ou Bill Halley et son groupe entonner « Rock Around the Clock »…  Alors là,  je suis parfait dans mon rôle de « petit con » d’ado…  « Ô When the Saints ! » …

 

Mes parents, bien conscients de ce que je suis parvenu à ce passage obligé de cet « entre-deux » si critique à la jointure du monde de l’enfance et de la vie d’adulte, ne réagissent pas toujours comme il serait souhaitable. Tout en le vénérant, je crains toujours mon père et, vis à vis de ma mère, il y a, de ma part, s’agissant de mes petits secrets et de ce qui m’est intime, un peu plus de distance alors que c’est à elle que j’aimerai pouvoir confier mes tourments. Et, à cet âge, les tourments ils proviennent surtout de ce changement morphologique, du brusque réveil de la sexualité, des émois face au sexe opposé et donc pour moi, jeune à la puberté bourgeonnante, du mystère féminin. C’est le temps de ces premiers assauts hormonaux à la vue des jambes des filles quand elles font tourbillonner leurs jupes, ou de leurs poitrines naissantes qui gonflent leurs corsages… corsage… corps sages !… Le corps exulte avec les premiers rêves d’étreintes sous la couette… mais ce ne sont que des rêves… idéalisés mais aussi fantasmés… Comment avouer à sa mère tout ces débordements quand on trouve honteux de se livrer à d’impromptus plaisirs solitaires en évoquant des images jugées impures par les grands, ces adultes à la bonne conduite, eux qui ne sont plus comme on aime à se traiter entre gars, des "petits branleurs" ?…

Pourtant ils savent… et à travers quelques allusions au cours de conversations avec des familiers, j’entends bien mes parents s’exprimer à mon sujet avec un petit sourire amusé disant : « C’est l’âge, ça lui passera ... ».

Il arrive parfois, lors des vacances scolaires, au retour de mes escapades ou virées en bicyclette, me sentant gêné, presque à rougir, que ma mère me fixant avec des yeux pétillants de malice, me lance « Oh Patrice, si j’en juge par ton air, il y a certainement quelques boucles blondes qui t’émoustillent le cœur !… »   Je ne dis rien et me précipite dans ma chambre pour ne pas montrer la confusion qui empourpre aussitôt ma face…

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Mes Parents - La Trinité / mer  -1960.

Avec mon père, il n’y a guère plus d’échanges sur ce sujet et mon « éducation » sexuelle, comme pour beaucoup d’adolescents à cette époque, s’est faite en grande partie au cours des bavardages « tellement avisés… » entre copains  mais aussi par l’écoute des histoires grivoises dites de salle de corps de garde, bien salées avec profusion de détails bien crus, que mon père aime raconter avec force mimique et accent du terroir à l’occasion, autour de joyeuses tablées rassemblant leurs fréquentations du moment, histoires auxquelles j’assiste et que je retiens bien sûr, comme les couplets croustillants de la chanson bien paillarde contant les exploits du Père Dupanloup dont la lubricité atteint des sommets inavouables… Et dans le porte-revues de la maison, avec les traditionnels numéros du « Chasseur Français », les « Sélections du  Reader’s Digest », les incontournables catalogues de « ManuFrance »  et des vêtements « Damard »  se trouve aussi  « le Hérisson » les  Anas de poche style « 100 blagues » ainsi que d’autres magazines comportant quelques images aguicheuses, toute une lecture pour émoustiller ses fantasmes en même temps que sa libido… pour moi, ce sont des émotions nouvelles qui entrainent des sentiments confus puis cette indicible gène à être et à devenir …      

Tout ceci constitue une « éducation » qui, selon l’expression en vogue en ces temps là : « se fait par la bande »  alors, bande qui peut !... Et, à ce propos, ce ne sont pas les paroles de la chanson si suggestives du regretté Georges Brassens « Quand je pense à Fernande, je … »  qui désavoueront le plaisir de bander même en faisant bande à part …

Donc mes parents savent… et moi, je sais qu’ils savent mais nous n’en parlons pas… il n’est pas nécessaire de s’étendre sur le sujet… ça passera en devenant homme toujours un peu plus chaque jour…  « Les filles tu sais … » oui, je fais parfaitement celui qui sait mais qui, en fait, ne sait rien du tout…

Il en demeure qu’à cette époque je suis encore un enfant, puisque je joue à l’adulte, à l’affranchi qui sait ce qu’il faut savoir en théorie… la pratique ce sera pour plus tard … quant à l’expérience…  ça !...

 

Il n’empêche que je ressens bien que ma mère veille toujours sur moi, épie mes allées et venues, m’appelle souvent à mes moments d’isolement. Sans vouloir être trop curieuse, me concernant, je devine à son expression tout un questionnement qui la préoccupe sans doute encore plus que toutes ces questions liées à l’âge qui m’assaillent dès que je me retrouve avec moi-même…

 

Mais il y a autre chose encore de bien plus délicat… c’est l’image que je me fais de moi et que me renvoie aussi les miroirs où je ne manque pas de m’observer.  Le narcissisme ne s’exclue pas à cet âge où les complexes ne sont pas qu’œdipiens… L’adolescence c’est le temps ou l’on veut plaire où donc on veut aussi se rendre intéressant…  Beauté, charme…  eh bien de ce point de vue, je juge que je ne suis pas vraiment gâté… mon visage, mon profil, n’ont rien d’attrayant, mon nez trop bourbon, ma mâchoire inférieure proéminente. Mon corps encore malingre, au torse creux et aux membres peu musclés ne correspond pas au physique du beau jeune homme qui attire le regard des filles…  Mon port de tête, mon allure un peu vouté rien de ceci n’est triomphal au niveau de ma masculinité en devenir et ne reflète pas la virilité. J’ai conscience de ne pas être, comme on dit, un beau gars et j’en souffre un peu en silence, je doute de moi à cause de mon apparence qui ne me satisfait pas…  Néanmoins, devant la glace au-dessus du lavabo, je passe du temps pour me coiffer, tracer une raie impeccable et faire gonfler ma mèche style « banane » au-dessus du front pour être dans le ton de cette époque du rock émergeant… 

 

Sur ce chapitre aussi, ma mère perçoit mes doutes, mes craintes de n’être pas à la hauteur pour séduire… mais là, elle ne manque pas de s’exprimer pour me rassurer me redonner confiance en moi, vantant mes yeux bleus, mon regard agréable, mon visage sans traits ingrats … mes oreilles bien collées nullement écartées, en feuilles de chou comme chez certains de mes camarades …

Mes yeux !... Je porte des lunettes (que j’enlève à chacune de mes sorties car  je ne m’aime pas avec et tant pis si je louche…) j’ai un strabisme de l’œil droit qui ne voit que de 2/10e, et j’ai, dans la mâchoire supérieure, une incisive cassée qui se remarque à chaque sourire …

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A Saint-Louis de Saumur en 1958 l'année de mes 14 ans ...

Mon père lui, m’encourage à faire plus de culture physique, me dit qu’il faut que je prenne du coffre, me muscle les bras c’est pourquoi à mes 15ans il m’offre des extenseurs dont je dois chaque matin, au saut du lit, tirer les 5 rangées de sandows en suivant la progression  d’une  série d’exercices mentionnés sur la notice d’accompagnement… Tu parles !... ça va bien un temps mais de répéter ces séances au quotidien, j’ai tôt fait  d’abandonner ces supplices et les sandows  si récalcitrants, iront rejoindre ceux tendus sur le porte bagage de mon vélo…  

En fait, je ne suis nullement sportif et en plus maladroit, très empoté ne sachant pas bien me servir de mes mains…  éplucher un fruit avec un couteau c’est un exercice qui me rebute et dont je m’acquitte fort mal. Au ping-pong - rue Hoche, mon père a aménagé une table dans une chambre au deuxième étage, -  je suis piètre, ai du mal à renvoyer correctement la balle au rebond, suis pataud, peu vif dans mes déplacements et exécute mal mes revers. Ma mauvaise vue liée aux effets de profondeur de champ altérée par la faible acuité de mon œil droit n’arrange rien…  ces matchs imposés sont une véritable torture pour moi alors je m’arrange en  inventant toutes sortes de prétextes pour éviter toutes situations où je ne suis pas à mon avantage. La seule activité physique que je m’octroie, tient à mes escapades en bicyclette où des après-midi entières, au cours des vacances, j’enchaine les kilomètres… des petites jambes, certes mais, qui moulinent bien !...   

Cette nonchalance et ma maladresse récurrente, exaspèrent mon père, attristent ma mère qui souhaiterait tant me voir plus actif, plus tonique et surtout moins empoté …

On me fait bien la leçon, parfois mes parents se moquent de mes incapacités, de mon manque d’allant et de brio, mon père allant jusqu’à m’attribuer - dans le cadre familial uniquement, jamais en public- de surnoms tels que « Oscar Lambin »  ou  « Désiré Mollasson ») - mais qu’à cela ne tienne, les efforts me rebutent, je préfère rêvasser… m’en tenir qu’à ce qui me convient autant pour mes loisirs que pour les matières d’apprentissage scolaire et d’usages s’appliquant à la vie pratique et domestique.

Je ne joue plus au « Meccano » ni aux petites voitures et mes temps libre, je les passe à dessiner (des autos, faire des écorchés techniques) Il m’arrive de lire mais, c’en est fini des « Trois mousquetaires », du « Tour du monde en 80 jours » ou de « Michel Strogoff », A mes 16 ans, préférant encore l’épique plus que le machiavélisme tenant aux travers de la nature humaine, plutôt que de lire Balzac, Stendhal, ou encore Zola comme me le recommandent mes parents,  je découvre les romans de A.J. Cronin , « Le chapelier et son château », « Le destin de Robert Shanon », « Sous le regard des étoiles » ou bien « L'épée de justice »… C’est ma période épique-romantique où personnages et héros, eux, plus contemporains, à travers la fiction, nourrissent mon imagination, deviennent mon idéal humain, un idéal ô combien éloigné de ce que je me perçois être moi… 

 

Je vois bien que ma mère se désole et souffre de me voir évoluer ainsi, sans grand entrain, sans véritable but, sans niaque comme on dit aujourd’hui, me contentant de vivre ma vie d’ado sur le mode indolent, au jour le jour… en fait, je culpabilise et suis vraiment mal à l’aise dans ma peau en constatant que je ne donne aucune réelle satisfaction à mes parents et en ressentant la tristesse de ma mère… Je réagis alors avec des sursauts d’énergie inattendus en prenant des initiatives : je mets la table, débarrasse, fait la vaisselle, tond les deux parties de pelouse, taille les buis les cernant, arrose les plates bandes, coupe les roses fanées des massifs dans la cour… et au collège m’applique un temps à bien faire mes devoirs pour obtenir de meilleures notes, ceci rassurant alors mes parents et illuminant de joie l’adorable visage de ma mère …

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à suivre: Les dernières années - 60 - 61...

Commenter cet article

Marie-Claude 29/10/2014 16:21

en te plongeant dans ton adolescence, tu ravives la mienne ... on n'est pas beau à 14 ans, on se sent "moche", c'est le temps de la métamorphose, plus bébé joufflu, pas encore adulte affirmé, le physique et le mental sont en mouvance ... et nous ... assis entre deux chaises ... comme c'était inconfortable !
pensées émues aux souvenirs tendres que tu portes à ta maman ...
amitié .

Sandrine Pollet 29/10/2014 11:01

article passionnant et très émouvant! merci de ce témoignage :D

marie-claude 31/01/2014 09:02


c'est dur à vivre une adolescence ... pourtant en vieillisant quelle nostalgie n'éprouve t-on pas à savoir enfouie pour toujours cette période ... que seuls nos souvenirs peuvent raviver ...


j'ai eu plus de chance que toi, avec maman j'ai toujours pu tout lui raconter ...


amitié .

bob 29/01/2014 18:23


tres bel article ! nos parents ! j'étais toujours avec mon Père , mort en 1964 ; ado , j'ai delaissé ma Mère et je le regrette aujourd' hui l' indifférence  irresponsable des ados !!!
cette année elle aurait 107 ans .


salutations farfadet .

Profil


FARFADET 86
Sexe : Homme
À propos : Retraités depuis janvier 2005, avec mon épouse, nous étions accompagnateurs de personnes handicapées mentales, ceci pendant 40 ans, dans un Foyer de Vie, en Haute Normandie.

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