La laideur dérange, pire, elle effraie... horreur ou erreur, de tous temps, la laideur fut repoussante, celle touchant l'apparence, en premier lieu.
Triboulet est monstrueusement laid... nabot difforme, il est une de ces erreurs épouvantables de la nature, on détourne son regard quand on vient à l'apercevoir, filant entre nos jambes... Aussitôt né, sa mère l'a flanqué à terre, toute sa famille l'a tenu à l'écart, nul ne voulait l'avoir dans ses parages, au point qu'on se demande comment il a pu s'éduquer sans amour, sans le moindre intérêt pour sa fragile et ignoble personne.
Ceci, l'auteur vous le décrit dans le détail dans la première partie de son roman ; alors on souffre avec ce rejeton bossu au faciès d'épouvantail, cette gueule asymétrique au regard torve. A la laideur s'ajoute la crasse ; la répugnance atteint des sommets. Que peut devenir une telle créature, au destin si tragique qu'il s'oppose à tous progrès possibles, d’emblée et contraire à toute évolution salutaire. Triboulet est voué à une existence famélique, en tous instants, tourmentée.
Pourtant, au-delà de ses errances misérables, source de tant de dégoûts et de maltraitances, mortifiants et traumatisants, cet affreux nabot va faire une rencontre déterminante qui va inverser le cours de son destin... De Caillette à Triboulet, de fou à bouffon, d'un coup de balayette, l'horrible quitte les bas fonds...
De deux rois, Triboulet devient le bouffon à la fois respecté et exécré par la gente de la Cour. Bouffon, aujourd'hui, dans la bouche des zonards est une injure qui exprime le mépris ; mais autrefois, dans l'entourage des rois, le bouffon était leur précieux allié qui criait haut et fort, à chacun, ses quatre vérités...
De Louis XII puis de François 1er, Triboulet fut ce chantre inspiré, cet auguste et hyper drôle conseiller, ne manquant pas de dire par devant toute la noble et respectueuse assemblée, ce qu'il pensait de son roi et de toutes les personnes de haut rang qui siégeaient à sa cour. Le but étant de dire vrai et surtout de faire rire même à ses dépens. Les rois riaient aux éclats de ces propos moqueurs et de ces facéties tandis que ducs, contes et grands prélats eux grinçaient d'être tournés en dérision, leurs défauts grands et petits, découverts et raillés, leur excellence, moquée, leur prestance et arrogance ridiculisées. Par son roi protégé et par la gente de sa cour haï, Triboulet était particulièrement fort aux jeux de l'esprit...
Page 90 et 91 : Radieusement insolent – Outrageusement pertinent...
La fête qui suivit fut des plus agréables. Tout le monde vint tour à tour me féliciter, jusqu'au souverain lui-même, accompagné d'un homme en habit d’Église, calotte rouge sur la tête.
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Triboulet, je te présente le cardinal d'Amboise. Mon ministre. Mon homme de confiance en cette époque troublée, peuplée de trahisons et de coups bas.
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Bonjour cher Triboulet. Ravi de faire ta connaissance. Et bravo pour tes exploits. Nous t'accueillons en tant que créature de Dieu, même si force est de constater qu'il n'a point été tendre avec toi.
Je fronçais les sourcils. Puis lui répondis d'une voix mielleuse :
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C'aurait pu êt' pire.
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Ah oui et comment ?
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J'aurais pu, en plus du reste, avoir vot' regard de veau farci.
Le sourire du cardinal quitta subitement son visage. Le roi, les joues gonflées, se retenait de pouffer.
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Ne vous formalisez point, cher cardinal, il est fou. Complètement débile.
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Je ne crois point tant que ça... Méfiez-vous sire. La place est bonne pour qui sait se faire passer pour un idiot. Viens là, que je te tire les oreilles !
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Oh non s'il vous plaît ! Elles m'servent à écouter les beaux serments sur Saint-François et son vœu de pauvreté, ainsi que le cliquetis de vot' beau carrosse qui vous transporte de palais en palais.
Le cardinal devint brusquement aussi pourpre que sa capeline. Le roi tempéra :
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Eh bien ! Tu es en forme aujourd'hui, Triboulet.
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Je suis fidèle à votre emblème, sire. Cominus et eminus (Qui s'y frotte s'y pique).
Je ponctuai d'un clin d’œil.
Le bouffon est la propriété du roi et par le roi, protégé mais gare à lui si, loin de son protecteur, le fou tant privilégié, vient à se trouver face à celui ou celle dont il s'est moqué. Triboulet bien frêle, nullement fort physiquement et couard par dessus le marché, a pourtant une arme redoutable pour ne pas être mis à mal ou risquer de périr sous les coups de ceux qui le toisent de tellement haut : son intelligence, vive, souvent déconcertante pour ses adversaires.
Le verbe, la verve, l'habileté rhétorique et un grand sens de l’opportunité le tire souvent d'embarras...
Il faut savoir qu'à travers toutes ces pages, c'est Triboulet lui-même qui nous conte son histoire. De ce fait le récit est vivant, ses aventures crédibles et le personnage joyeusement arrogant.
Par la bouche de Triboulet, bien des vérités sont émises à travers les rebondissements de cette histoire qui nous entraîne aussi dans la fureur des champs de bataille, le fou doit accompagner son roi en tous lieux que ce soit ceux des délices ou ceux des meurtrissures les plus sanglantes. Or les combats, les guerres, Triboulet n'aime vraiment pas cela et le fait savoir...
Pages 128 et 129 : Louis XII s'adresse à son fou...
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Triboulet, pour te récompenser de ta fidélité, je t'offre un voyage ! Nous partons pour l'Italie ! M'annonça le roi. Je levais la tête surpris.
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Tu n'as rien contre le fait que des milliers de soldats nous accompagnent ? Ajouta-t-il. Il sourit.
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Tu vois, il n'y a pas que toi qui s'y connaît en farce ! Celle-ci ne me faisait pas rire. Il enchaîna :
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Je ne serai certainement pas aussi guilleret une fois sur place. J'aurai bien besoin de me changer les idées. Je compterai sur toi
Cette décision m'accabla. Partir en guerre ? Pourquoi ? Contre qui ? Louis ne me donna pas d'autres précisions. Seul Le Vernoy tenta de m'expliquer :
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C'est une bien longue histoire... Les provinces italiennes sont source de convoitises depuis des siècles. On s'y affronte . On s'y confronte. On n'y règle ses comptes. On s'y mesure.
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Mais quel intérêt ?
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Le pouvoir, mon Triboulet.
Le Vernoy ma parut aussi abattu que moi.
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À quoi dois-je m'attendre ? Demandai-je la mâchoire tremblante. Que vais-je rencontrer ?
Le Vernoy prit le temps de réfléchir. Son front se rida.
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La vraie folie.
Il n'a pas le choix Triboulet, serviteur-amuseur de deux rois, il ira à la guerre plusieurs fois et assistera aux pires horreurs qu'elle engendre sur les champs de bataille. Dans l'absolu de sa fonction, il se sentait plus proche du roi Louis XII que de son successeur François 1er avec lequel il a pourtant été éduqué et Instruit par Le Vernoy. François 1er qui, lui appréciait vivement Triboulet, l'appelant « mon cousin », était un colosse bretteur, impulsif, trousseur de jupes et ambitieux. Autant de défauts que ne manquait pas de souligner en propos saillants, Triboulet qui ne le ménageait pas. Qu'à cela ne tienne, François en riait aux éclats.
Quelle noble et étonnante fonction que celle de bouffon du roi ! On en vient à se dire qu'ils étaient « en live » les chroniqueurs critiques, railleurs et humoristes de leur temps tels une gazette franchouillarde et gouailleuse qui pouvait énoncer ses « quatre vérités » sur le pouvoir en place et son digne (ou indigne) représentant.
Triboulet aura connaissance de toutes les intrigues de cour et se fera judicieux conseiller auprès de ses deux puissants maîtres, taisant le sordide, mentionnant le vrai complot, montrant le juste chemin, surveillant les pratiques. Tout en se faisant drôle et follet, il aura lourde tâche avec le second roi, François 1er du nom... parvenu sur le trône après bien des péripéties tenant aux aléas des gènes si influant sur les successions.
Puis Marignan, le Camp du Drap d'Or, Pavie, le roi prisonnier, son retour, son mécénat des grands maîtres de l'Art italien, Triboulet a tout vu et connu même la gloire et le respect, jusqu'au jour où il fit une boulette, et qu'à cette dernière saillie le roi n'avait pas rit...
A votre tour, d’entreprendre cette lecture jubilatoire par la limpidité du style et le croustillant des anecdotes et réparties ; elle vous apprendra que ce fou là n'était point un foldingo... qu'à bon escient, il savait faire tinter ses grelots...