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Le Mirebalais Indépendant

Bienvenue à Mirebeau en Poitou.

"Le Passé m’est tellement Présent à l’esprit, qu’ici, il s’offre un Avenir… "
Parole de Farfadet.


Publié le par FARFADET 86
Publié dans : #Les facéties du Farfadet
Le collège Saint-Louis de Saumur où j'ai effectué ma scolarité de la 5ème à la 3ème incluse, section "Moderne" (1957-1960)

Le collège Saint-Louis de Saumur où j'ai effectué ma scolarité de la 5ème à la 3ème incluse, section "Moderne" (1957-1960)

Jeannette...

 

Pâques 1960, je viens d’avoir 16 ans … comble de bonheur pour mes parents j’ai accompli un deuxième trimestre scolaire sanctionné par des notes honorables. Aux examens trimestriels j’ai obtenu la moyenne de 13,60 ce qui me place 3ème de ma classe… Ma mère est ravie et les encouragements pleuvent d’autant que se profile le concours d’entrée à l’école normale …Pour augmenter mes chances, mes parents ont opté pour des cours particuliers et ont obtenu que mon professeur principal, l’abbé S. me donne des cours particuliers de français afin de mieux me préparer à l’épreuve clé de ce concours : le commentaire de texte… 

 

Mais pour l’instant, en famille, nous sommes tout à la joie de ces bons résultats qui, associés aux précédents, assurent pratiquement mon passage en classe de seconde à la rentée suivante… Ces quinze jours de vacances sont donc illuminés par la satisfaction de mes parents ce qui me vaut de profiter un peu plus librement de mes après-midi. Retrouvant quelques copains mirebalais nous allons faire de belles randonnées à bicyclette. Avec Jean-Marc et Nicolas, elles nous entrainent jusqu’à Lencloître où Nicolas a une petite amie, Pierrette et cette dernière a une sœur Jeannette et une amie Nicole…  Trois filles, trois gars… premiers flirts … 

Je suis de plus en plus pressé de déjeuner pour partir le plus tôt possible avec les copains, mes parents ne sont pas dupes et au bout de quelques jours ma mère me demande :

« - Alors elle est brune ou elle est blonde ta petite copine ?…

 - C’est à dire que c’est Nicolas qui connaît des filles M. à Lencloître et on a sympathisé…

- Sympathisé seulement ? Vas me faire croire ça Patrice ! …

Je me rends compte qu’il ne sert à rien de cacher ce qu’il se passe en réalité et avoue donc à ma mère que Jeannette est devenue ma petite amie et que j’en suis amoureux…  Suite à cet aveu, je n’ai aucune autre remarque à ce sujet de la part de mes parents qui m’accordent leur confiance et me font ainsi comprendre que pour eux, tout ceci, c’est bien de mon âge…

Mon père va jusqu’à me réparer le vieux cyclomoteur « Le Poulain » pour que j’effectue avec moins de peine mes allers et retours à Lencloître...  Bien sûr, je suis ravi de disposer d’un vélomoteur mais, à l’usage, comme vous pouvez le lire ici : Le Farfadet en mobylette , cela ne va nullement me servir… En me voyant arriver sur cette machine d’un autre âge, très pétaradante, à la mécanique essoufflée autant que celui qui la menait, l’effet produit sur mes nouvelles relations n’aura rien de celui sur lequel j’aurai pu escompter, bien au contraire - et c’était prévisible - du statut d’un petit gars fréquentable j’en étais arrivé à celui de clown de service sorte de gugusse en pétrolette tout juste bon à faire rire à ses dépens…  La Jeannette riait aux éclats bien sûr, mais se montrait manifestement moins enthousiaste pour sortir avec moi…

Qu’importe… elle fit mine de rester mon amie et entretint avec moi une correspondance régulière me laissant penser qu’elle ne m’oubliait pas…

Arriva le jour du concours… ce devait être en fin Mai. J’avais donc eu l’autorisation de sortie pour quatre jours à partir du samedi après-midi. Les épreuves se déroulant sur deux jours, la première journée, le lundi, comportait l’épreuve du commentaire de texte le matin et celle d’histoire ou géographie, l’après-midi. La seconde journée, le mardi, comportait l’épreuve de mathématique le matin et, l’après-midi l’épreuve en première langue anglais espagnol ou allemand suivant les cas. Si l’ensemble des notes étaient bonnes on était convoqué pour une troisième journée d’oraux en Histoire-Géographie et Sciences naturelles puis d’épreuve sportive ou artistique au choix… Hors, le français ou les mathématiques, on pouvait choisir la matière où l’on excellait comme pouvant être renforcée par un coefficient supérieur influant alors sur la moyenne des notes…

Ce fut pour moi l’occasion d’aller, pour la première fois seul, au restaurant entre les deux temps d’examen du matin et de l’après-midi où il fallait être présent dès 14 heures. Je n’étais pas peu fier et j’ai parfaitement savouré l’instant : la classique entrecôte-frites, la belle part de tarte aux pommes en dessert sans oublier la cigarette accompagnant le café express… le parfait jeune homme libre…

Au soir de la première journée d’examen revenu à Mirebeau en car, j’avais, suivant ma nature optimiste, le sentiment d’avoir réussi les épreuves de la journée.

- Alors comment ça s’est déroulé ? Comment t’en es-tu sorti ? m’interrogea fiévreusement ma mère…

-   Ma foi, le commentaire de texte n’était pas trop difficile à résumer et à analyser et, pour ce qui est des questions s’y rapportant, j’ai répondu et développé à 5 sur 6 …

-   Tu n’as donc pas tout traité, cela va se ressentir sur la note, je te rappelle que c’est un concours Patrice, ce sont les meilleurs compositions qui sont retenues…

-  Oui Maman, je sais… mais en math, je pense me rattraper et puis j’ai  choisi l’Histoire-Géographie comme matière au coefficient double, là je suis bon…

-  Attention Patrice… être confiant c’est bien, mais l’excès d’optimisme peut nuire ; ce qui compte c’est la concentration,  l’application et ce qui résulte de ce que tu as appris assidument autant que du  travail fourni au cours de ton année scolaire, ne l’oublie pas…

Ma mère était pointilleuse surtout pour ce qui concernait le français : orthographe, rédaction, exposition et développement des idées, présentation globale du devoir, etc. Moi je pensais que tout ceci était bien superficiel que ce qui comptait était d’avoir des idées, de ne pas s’étaler et se perdre dans les détails mais de répondre de manière concise aux questions posées et puis, ma nature optimiste me faisait penser qu’il ne pouvait pas y avoir de questions pièges impliquant des réponses nuancées. 

C’est dans cet esprit serein et tout à fait sûr de moi que le lendemain j’abordais les épreuves de mathématiques. J’ai traité tous les exercices d’algèbre en deux temps trois mouvements, consacrant bien plus d’attention aux deux exercices de géométrie dont l’un comptait une démonstration faisant appel à l’incontournable théorème de Pythagore. Confiant, j’étais à peu près certain d’obtenir au moins 15/20 … tu parles !… 

La pause restaurant fut encore mieux appréciée que celle de la veille… L’anglais, l’après-midi ce serait une formalité … version thème  ça ne devrait pas poser de problème … Sorti de séance d’examen à 16 heure 30, je disposais de plus d’une heure avant de reprendre le car STAO pour revenir à Mirebeau… et j’allais donc jusqu’à Bel-Air où je devais rencontrer la Jeannette. Suivant des cours à l’école ménagère, elle logeait dans une famille d’accueil de cette cité. Elle m’avait fixé ce rendez-vous au cours de nos récents échanges de lettres…  hélas, je ne la trouvais pas au lieu convenu : une petite place proche de l’adresse où elle demeurait et où il n’était pas question que j’aille me présenter, cela n’étant pas accepté par la maitresse de maison… Je l’ai  attendue plus d’une demi-heure mais elle ne s’est pas présentée… A regret, il me fallut repartir si je ne voulais pas rater mon car …

 

De retour à Saint-Louis, je lui écrivais aussitôt pour lui dire ma déception. Elle me répondit presque par retour m’expliquant qu’elle n’avait pas pu sortir n’en n’ayant pas eu l’autorisation …

Quant à une convocation pour passer les oraux du concours, il n’y en eut pas … mes notes étant bien trop insuffisantes…  je n’avais même pas la moyenne… Ma pauvre maman en fut très affligée et à la sortie du dimanche suivante, j’eus droit aux reproches et appréciations de mes parents …

« Voilà Patrice, c’est tout toi ça, toujours sûr d’avoir réussi… pire, tu as obtenu des notes piètres : 8 en français, 9.5 en math, 10 en anglais, 11 en histoire et géographie, tu peux imaginer que nombreux sont ceux qui ont obtenu des notes nettement supérieures aux tiennes et parmi ces concurrents tellement mieux placés que toi, les meilleurs on été retenus … tu ne fais pas d’efforts Patrice, ça ne vient pas tout seul tu sais !... Si tu continues sur cette voie, bien des déconvenues t’attendent au rendez-vous de la vie active… »

J’entendis bien la leçon...  mais, de déconvenue, celle de ne pas avoir rencontré la petite Jeannette,  m’était bien plus insupportable… ça, bien sûr, je n’en parlais pas à mes parents…

Nous étions au milieu du troisième trimestre… et échangions toujours du courrier, voulut-elle se faire pardonner ?… Le fait est que, dans une de ses lettres, Jeannette y joignit une photo d’elle…  en maillot de bain deux pièces et dans un bois… sans doute celui où nous nous retrouvions lors des vacances de Pâques…

Vous dire combien j’étais fier de disposer d’une telle photo de « ma petite amie », une photo comme peu de copains pouvaient en avoir et qui mettait en avant les charmes et les jolies rondeurs de cette avenante et si souriante demoiselle…  Je la plaçais dans mon livre d’histoire…  Les soirs d’études je ne manquais pas de contempler cette photo en fourgonnant dans le casier de mon pupitre, le battant-écritoire relevé au-dessus de ma tête… lors d’une de ses contemplations béates, mon voisin de derrière, Jean B. s’étant aperçu de mes manœuvres répétitives, zyeutant dans mon dos  à s’en faire exploser les globes oculaires, me demanda si je pouvais lui montrer la photo… A cet âge, voyez vous, on est vraiment « petit con » et c’est avec un sourire de vainqueur que, me retournant, je lui passais mon livre d’histoire ; d’avoir une telle photo de fille était tout à mon avantage pensais-je, voilà qui en bouchera un coin à ceux de mes camarades qui me prennent pour un puceau incapable de se trouver une petite amie… Jean B. se chargerait bien de le faire savoir à la cantonade… il n’eut pas trop le temps de contempler la photo car Luis G., le pion surveillant l’étude en haut de sa chaire, ayant surpris notre manège et voyant Jean B.« rignocher » la photo en main … l’interpella :

-  B.  apporte-moi  ce que tu as dans les mains !… Jean s’exécute quelque peu gêné, tandis que je pâlissais…

- C’est à toi ça ?

- Heu non c’est à Lucquiaud…

- Lucquiaud vient voir là… - Force est de me déplacer jusqu’à la chaire du pion.

- Cette photo t’appartient ?

- Oui …

- Qui est cette personne ?

- Heu… une amie …

- Une amie ! Court vêtue cette amie !…

- Sans doute… elle est en maillot de bain…

- Dans les bois ?...

- C’est ce qui semble…

Tout autour, dans les rangs de la salle d’étude ça commence à rire joyeusement.   

- Tu te fous de moi Lucquiaud !…  Je garde cette photo… saches que je la présenterai au Supérieur, tu t’expliqueras avec lui…

 

A partir de cet instant j’ai compris que les choses allaient bougrement s’aggraver pour moi et que tout ceci se solderait par un renvoi de l’établissement… Il y avait un mois de cela, un élève de première A, pris en possession du roman « La jument verte » avait été renvoyé définitivement du collège… Ce soir là, je me doutais bien que j’allais suivre immanquablement le même chemin…

 

Le lendemain matin, passant en salle d’étude après le petit déjeuner, je constatais que mon bureau avait été ouvert, tous mes livres posés sur le banc à côté. Tout avait été méticuleusement inspecté et, de mon courrier personnel, les lettres de Jeannette avaient été extraites …

A la récrée de 10 heures 30, comme je m’y attendais, je fus convoqué chez le père supérieur. C’est tout pantelant, la gorge nouée que je frappais à la porte de son bureau…

-  Entrez ! J’entrais penaud, tête baissée…

-  Vous pouvez m’expliquer Lucquiaud ? M’invita-t-il, en brandissant la photo …

-  Eh bien c’est la fille d’amis de notre famille que …

-  De votre famille !...

-  Oui des relations de mes parents … on s’est connu l’été dernier et …

-  Et cette fille d’amis de vos parents vous a donné une photo d’elle en tenue de bain …  quelle belle attention !...

- Oui, en souvenir… bredouillais-je

- En souvenir ! Et en souvenir de quoi ?... Bon ! Lucquiaud, ne perdez pas votre temps à chercher des explications oiseuses, nous avons aussi récupéré le courrier que vous avez reçu de la part de cette jeune personne. A la lecture, il apparaît clairement que cette demoiselle n’est pas qu’une simple amie pour vous et sa tenue légère sur la photo est sans équivoque quant à la nature de votre relation…

- Tout de même, m’indigne-je - vous n’avez pas le droit de fouiller ainsi dans mes affaires…

- Ah vous croyez ! S’emporta soudainement l’abbé R. - Il y a un règlement dans cette institution qui stipule que toute fréquentation intime de personnes du sexe opposé est interdite dans le cadre de l’établissement  et vous êtes sensé le savoir.

- Mais elle n’est pas dans l’établissement et puis elle n’est jamais venue ici.

- Elle non, mais sa photo la rend bien présente surtout étant montrée ostensiblement à vos camarades.

- Mais c’est une maladresse de Jean B….  

- Ca suffit Lucquiaud ! Nous avons bien compris de quoi il s’agit avec cette malheureuse fille. Vous êtes élève pensionnaire dans ce collège pour apprendre tout ce qui tient au savoir scolaire autant à ce qui, du point de vue conduite et sens moral, relève d’une attitude digne et honorable. Vous avez franchi la ligne rouge et donc je vais aviser vos parents puis les convoquer. En attendant, vous êtes condamné à rester en salle d’étude pendant tous les temps de récréations. Au réfectoire, tenu au silence absolu, vous mangerez à l’écart, nous ne souhaitons pas que par vos vantardises et vos petites histoires malsaines, vous alliez souiller les bonnes mentalités chez vos camarades. Et bien sûr, pas de sortie jusqu’à nouvel ordre … disparaissez ! Me lança- t-il furieux …   

 

Le dimanche suivant, mes parents furent convoqués puis, en fin d’entretien, moi en leur présence. Ma mère avait les larmes aux yeux, le visage rouge d’indignation. Je n’eus pas à m’expliquer une nouvelle fois sinon entendre la sanction : Je finissais l’année scolaire, approximativement un mois, en permanence privé de récréation et de sortie et, à la rentrée suivante, j’étais définitivement exclu de l’établissement.  

A la conciergerie où nous nous retirions ensuite pour quelques minutes de droit de visite, j’eus à entendre ce que pensaient mes parents de cette lamentable histoire. Le premier réflexe de ma mère fut de me gifler. Je revois encore ses yeux noirs embuées de larmes, grossis à la fois par la colère et par le dépit. Mon père, plus pragmatique, me dit que j’avais « tout gagné » avec mes imbécilités, qu’il fallait trouver un autre établissement pour ma prochaine rentrée scolaire, que ça n’allait pas être simple d’intégrer un lycée de l’enseignement public au sortir d’une école libre… Avant de repartir profondément dépités, déçus par mes incartades, ma mère fondit en larmes et me serrant contre elle me recommanda de bien me tenir et de ne plus faire parler de moi aussi négativement jusqu'aux prochaine grandes vacances…

 

Je n’en avais pas encore conscience, mais je venais d’entrer dans une spirale infernale où les échecs allaient se succéder sur une période de deux ans, une période où je n’accorderai pas grandes satisfactions à ces parents que j’aimais pourtant du fond du cœur où, malgré mes bons sentiments, des tonnes de bonnes résolutions et autres vaines promesses, par ma faute, ma mère n’aura à connaître que bien trop de soucis et d’instants marqués par la tristesse. 

 

Les copains d'un Eté à La Turballe...

Les copains d'un Eté à La Turballe...

Au Lycée de Loudun

 

Les grandes vacances de cet été 1960 ne furent pas gâchées par mon renvoi du collège et j’ai pu profiter pleinement des quatre semaines de camping à la Turballe (Loire Atlantique). Au gré de mes sorties à bicyclette, j’avais noué des liens d’amitiés avec deux jeunes gens du coin James et Frédéric… Nous nous retrouvions tous les après-midi pour sillonner la côte entre Piriac et Le Pouliguen… randonnées, baignades et pauses aux terrasses de café ponctuaient agréablement notre emploi du temps. Les journées passèrent si vite, que la dernière semaine d’août arriva impromptue. Nous rentrions à Mirebeau, je quittais à regret mes nouveaux copains avec lesquels nous nous étions promis de rester en relation épistolaire. Ceci eut ses conséquences nous le verrons un peu plus loin…

Quant à la Jeannette M. qui fut cause de mon renvoi de Saint-Louis, je n’eus plus de ses nouvelles… elle m’avait vite oublié et je crois bien que moi aussi …

De retour à la maison je me remis au travail car mes parents m’ayant inscrit au lycée de Loudun, je devais, début septembre, passer un examen de niveau pour entrer en classe de seconde et, le réussissant, je pouvais en outre être pensionnaire au Lycée.

Tout se passa pour le mieux, ma note moyenne fut sans doute convenable car, à la mi-septembre de cette année scolaire 1960-61, je faisais ma rentrée au lycée mixte de Loudun comme pensionnaire admis en classe de seconde M.

 

Ayant une expérience solide de la vie en pension scolaire, de ce qu’elle comporte lorsque vous arrivez comme nouveau dans un établissement, je fis d’emblée, profil bas pour m’intégrer parmi les élèves anciens du Lycée et particulièrement ceux de ma classe. Mais toute bonne résolution a ses limites et des événements inattendus peuvent venir perturber la ligne de conduite que l’on s’est choisie sciemment au point qu’il peut s’en suivre des effets tout à fait contraires à ceux envisagés.  Une réputation bonne ou mauvaise peut vite se faire à votre insu et vous entrainer dans une succession de comportements que vous n’auriez jamais adoptés initialement…

Je retrouvais à Loudun, pensionnaires comme moi, deux condisciples connus 4 ans plus tôt, au C.C.  de Mirebeau, en classe de 6ème : Pierre C. et Michel B. Des connaissances qui ont permis de ne pas me sentir isolé parmi le grand nombre de têtes nouvelles.

Ce qui changeait surtout, c’est que le lycée de Loudun  - on disait encore collège à cette époque -  était mixte et tous les cours étaient suivis, filles et garçons ensembles, de même au réfectoire on pouvait s’installer librement aux mêmes tables. Il n’y a qu’en cour de récréation et en salle d’étude que nous étions séparés et, bien sûr, aux dortoirs. A cette époque, nous en étions juste au début de cette expérience de la mixité dans les établissements scolaires et les habitudes étaient encore bien ancrées à travers les relations entre les élèves des deux sexes se trouvant en présence…  Les groupes entre filles ou garçons, uniquement, étaient encore prégnants et ce, plus fortement chez la gente féminine que chez les gars.

Au réfectoire, les garçons admis aux tables des filles, toutes classes confondues étaient finalement peu nombreux, le plus souvent ces tables mixtes rassemblaient des élèves garçons et filles qui se connaissaient de longue date, provenant d’un même village voisin… Les nouveaux étaient spontanément tenus à distance…

 

Toutes ces nouvelles considérations influencèrent sensiblement mon mode de relation aux autres, préférant ne pas me mettre en avant et plutôt me fondre au sein du « troupeau »… Tout se passa bien les deux premières semaines, j’étais un « bleu » considéré comme d’autres « bleus » qu’on laissaient gentiment s’intégrer… jusqu’au jour où je pénétrais pour la première fois, dans l’amphithéâtre de la salle de physique-chimie… étant en bout de rang, je dus m’installer au plus haut des gradins en fond de classe, les autres élèves ayant pris au fur et à mesure  de leur entrée en salle, les places sur les gradins inférieurs …

Il me faut ici, préciser une distinction des programmes scolaires qui entrainera des conséquences désatreuses dans la suite de ma scolarité… Cette subtilité tient au fait qu’en collège libre nous apprenions une deuxième langue dès la classe de 4ème ceci au détriment de la Physique Chimie qui, elle, était enseignée depuis la 4ème dans les établissements du Public, donc en C.C. (Cours Complémentaire) .

Ainsi, jusqu’à rentrer en classe de Seconde au Lycée de Loudun, je n’avais encore jamais eu de cours en physique et en chimie…

Quand ce fut mon tour de me présenter comme nouvel élève à Monsieur M. professeur de Physique Chimie, un vétéran de l’établissement qui en avait aussi été le Principal (ou Proviseur), j’en profitais pour lui exposer ma situation de novice ignare en matière de Physique-Chimie … Mes explications étaient-elles imprécises ou oiseuses, toujours est-il que Monsieur M. les prit fort mal, pensant que je voulais me rendre intéressant en me moquant de lui par devant toute la classe …

- Rappelez-moi votre nom, mon petit ami ?...

- Lucquiaud Patrice…

- Vous n’avez donc, jusqu’à présent, jamais suivi de cours de Physique et de Chimie ?

- C’est cela… à la place j’ai appris l’Allemand…

- L’Allemand … vous vous moquez de moi !...

-  Non Monsieur, je vous dis la vérité.

- Vous venez de quel établissement ? – A partir de cet instant, je sens que là la situation va s’envenimer et prendre des proportions insoupçonnables…

- Du Collège Saint-Louis de Saumur…

- Et à Saint-Louis de Saumur on n’enseigne pas la physique et la chimie ?…

- Si, mais à partir de la classe de seconde seulement…

- Ce n’est pas sérieux ce que vous me contez là, mon petit ami, moi, je crois plutôt que vous voulez vous distinguer et faire l’intéressant alors, pour commencer vous allez vous installer ici, au premier rang, descendre de votre perchoir où, j’ai bien compris, vous avez déjà prévu de passer du bon temps et faire certainement l’imbécile dans mon dos… Allez « joli cœur » je vous attends ici !…

 

Ce que je voulais surtout éviter, à savoir, me faire remarquer par devant tous les élèves de ma classe, venait de se produire de la façon la plus inattendue… sous les regards  de tous et de toutes, les filles de ma classe, me voilà tenu de descendre les gradins, bien en évidence, et de surcroit, gratifié de l’appellation « joli cœur » qui, bien sûr allait me rester, suivant l’usage tout à fait opportun qu’en feront, par la suite, mes nouveaux camarades …  

 

Et ça n’a pas manqué, à la récréation qui a suivi j’ai eu droit au « Tous sur Joli Cœur !» Une vingtaine d’élèves se sont alors précipité sur moi, pour m’acculer dans un coin de mur du préau… sous les quolibets scandés de «  Joli Cœur qui n’a jamais fait de physique et de chimie, nous, on va lui apprendre ! »… D’abord la pression des corps – on  me comprime fortement sous le nombre de ceux qui poussent – puis  la combustion des corps – et là un des bizuteurs me glisse un mégot allumé dans la pochette de ma blouse grise … Ce petit jeu dure quelques minutes, j’encaisse en souriant puis mes « tortionnaires » relâchent la pression, alors libéré je me débarrasse du mégot qui a troué ma blouse. Éclats de rire autour de moi … « T’es grillé le nouveau !...» 

Ce petit jeu se reproduira encore deux fois dans les jours qui suivront… mais je reste stoïque garde le sourire et finalement obtiens mon billet de passage pour entrer dans le camp des « affranchis » auxquels on assure la reconnaissance de camarade bien intégré a sa classe… Mais le surnom de « joli cœur » me restera quelques temps encore avant que l’on m’appelle « Pat » tout simplement…

Bien sûr, à la maison ma chère mère n’a pas manqué de constater le mauvais état de mes blouses…

- Tu peux m’expliquer Patrice ?

- Oh ! Ce doit être en jouant au basket que j’ai du accrocher ma blouse …

- Tes blouses ! Et au même endroit !… Ne me raconte pas n’importe quoi… je vois bien que ce n’est pas un accroc mais que ça correspond plutôt à du brûlé, par exemple avec une cigarette…

- C’est bien possible… je n’ai pas fait attention… – Je n’en disais pas plus et ma mère n’insista pas… 

 

Si, parmi mes camarades de classe, j’avais trouvé ma place, avec Monsieur M. par contre, la relation alla en empirant. Je suppose qu’il me prit en grippe et le résultat, comme je suivais très mal ses cours, fut que j’obtenais de très mauvaises notes en physique et en chimie d’autant que je n’avais jamais intégré les bases de ces sciences exactes et me refusais à lui demander des explications…  En travaux pratiques, je profitais du champ des expériences à faire en groupe pour faire toutes sortes de « petites conneries » pour amuser la galerie…

 

Le premier trimestre s’écoula tandis que mon intérêt pour les études se délitait progressivement…  mon assiduité au cours, mon implication dans l’accomplissement des devoirs et autres exercices sur table, des leçons à assimiler, fléchissait sensiblement à l’inverse de celle de potache amuseur public, prêt à faire les 400 coups pour se singulariser…

En sport, je m’étais fait surtout remarquer par un « fameux » 10 000 mètres, couru en 38 minutes, une course de fond réalisé à l’improviste, en partie seul, sur la piste cendrée (250 m) du stade de la ville, seulement relayé par des élèves - y compris des filles - qui réalisaient de un à trois tours de stade dans ma foulée pour m’entrainer – j’en avais accompli 40 cet après-midi là !… Sans être vraiment une « flèche » aux yeux de pas mal de lycéens, par cet « exploit », j’avais acquis, une certaine célébrité…

Aux vacances de Noël, je m’étais fait pas mal de nouveaux amis, j’avais aussi repéré une petite brune en classe de 3ème qui me plaisait beaucoup, au point que j’en étais tombé très amoureux… elle se prénommait Jacqueline… la chose se sut …  on s’en amusa entre gars… les filles également qui me laissaient une place à côté d’elle au réfectoire… elle, feignait de m’ignorer et ne manquait pas de me rabrouer ou de se moquer de moi… mais gentiment… moi, je rêvais, c’était l’extase …

 

 En cette dernière semaine du mois de décembre 1960, mes résultats scolaires du trimestre arrivèrent à la maison en même temps qu’une lettre d’un de mes copains de la Turballe …

 

Ma Mère etmon Père -  maison, rue hoche à Mirebeau en 1960.

Ma Mère etmon Père - maison, rue hoche à Mirebeau en 1960.

Jacqueline

 

Un malheur n’arrive jamais seul... il en est certainement de même avec les ennuis car, en ce début de vacances de Noël, ces derniers pleuvent soudain… si je m’attendais bien à ce que le relevé de mes notes quasi désastreux envoyé à mes parents, provoque leur mécontentement s'ensuivant des sanctions consécutives, la lettre d’un de mes copains de la Turballe au nom de M Lucquiaud, sans que le prénom soit mentionné sur l’enveloppe, elle, ce n’était vraiment pas prévu que mon père la lise avant moi… Ce jeudi 22 décembre 1960 au matin, alors que j’envisageais de faire une bonne grasse matinée, c’est mon père furibard qui m’a sorti du lit…

Adieu rêves de roucoulades amoureuses avec la petite Jacqueline, le retour à la réalité est plutôt brutal. Jamais je n’avais vu mon père dans une telle colère …

« Ah, les croulants vont-ils bien !... hurle-t-il - eh bien, tu peux le constater, les croulants tiennent la forme et je reçois aussitôt une taloche puis, avec une brusquerie que je ne lui connaissais pas, mon père me précipite hors de ma chambre, propulsé dans le couloir par un magistral coup de pied au cul… - Les jeux sont faits, rien ne va plus !... Parvenu dans la cuisine où ma mère se tient livide, je ne comprends toujours rien à ce qu’il m’arrive, mon père m’attrape par le col et me moleste de nouveau voulant me coller une autre mandale ce qui fait hurler ma mère «Arrête Marcel ! Ça suffit comme ça ! - Croulants ! Alors comme ça, nous sommes des croulants ! Crie encore plus fort mon père… » Abasourdi, pantelant, j’essaie de comprendre … « Mais qu’est-ce que j’ai fait pour subir une telle rouste ? » M’indigne-je – Ce que tu as fais, reprend mon père hors de lui, tiens - me brandissant la feuille sous le nez  - vois tes merveilleux résultats scolaires !… Avec une telle moyenne, il n’y a pas de quoi pavoiser ! Et s’il n’y avait que ça !... Un de tes copains de la Turballe répondant à tes lettres nous en apprend de bonnes sur tes préoccupations du moment puis termine sa bafouille en te demandant si « Tes croulants vont bien !... » Les croulants, c’est Nous, je suppose !...    

Je suis atterré et ne sais quoi répondre… ma mère s’y met à son tour : « Patrice cette fois, c’est impardonnable, tu t’es fait renvoyer de Saint-Louis à cause de tes histoires de fille et là, nous apprenons que tu t’es entiché d’une certaine Jacqueline qui te fais rêvasser plutôt que de t’intéresser à ton travail scolaire, un travail scolaire dont les résultats trimestriels désastreux que nous venons de recevoir, en sont la  preuve flagrante…  Alors, qu’en plus, nous soyons pour toi des croulants, ça, vois-tu Patrice, on a du mal à l’accepter !… - Mais je n’ai jamais dit ça de vous ni ne l’ai jamais écrit, riposte-je... - ça suffit ! Reprends mon père toujours courroucé, retourne dans ta chambre, avec ta mère nous allons aviser pour la suite à donner à ton comportement indigne… quant à passer Noël avec nous, les croulants, n’y compte pas … et, bien sûr, toutes sorties pour toi sont suspendues…  file !»

Méditant sur mon sort, j’eus tôt fait de comprendre que la conjonction d’événements se recoupant peut parfois aggraver leurs conséquences. C’est bien ce qui s’est produit ce matin là. Si le copain de la Turballe, Frédéric, avait mis mon prénom sur la lettre qu’il me destinait, mon père ne l’aurait sans doute pas ouverte constatant qu’elle m’était destinée… mais ce ne fut pas le cas et, bien sûr, à la lecture de son contenu mes parents furent profondément indignés. A la découverte de mes frasques de potache plus intéressé aux filles qu’au boulot… s’ajoute, en fin d’épitre, la formulation sans doute innocente : « j’espère que tes croulants vont bien ». Celle-ci a servi de détonateur à l’emportement de mes parents qui, au courrier de ce même jour, avaient également reçu mon relevé de mauvaises notes.  Tu parles d’un choc pour eux et d’un réveil pour moi !.. 

La conséquence fut que je passais mes vacances de Noël sans que mes parents ne m’adressent la parole sinon pour transmettre les consignes usuelles inhérentes à la vie domestique. Mes repas étaient servis avant eux et je mangeais seul dans la cuisine, en outre, j’étais consigné à la maison, privé de sorties. Je voyais bien que ma mère avait les yeux rougis par les larmes qu’elle contenait devant moi, s’empêchant, non sans en souffrir, de répondre à toutes mes tentatives pour m’expliquer et demander pardon.

 Pour le réveillon et la journée de Noël, on m’envoya chez ma tante à Charroux… Bien que très peiné de ne pas partager ce moment de fête avec mes parents, mon sort fut adouci par la gentillesse naturelle de ma tante qui me gâta en dépit de ma mauvaise conduite au point qu’elle me fit oublier, le temps de cette parenthèse, le caractère punitif de cette mise à l’écart…

A mon retour, mes parents continuèrent à me faire la tête, ce dont je fus fortement affligé. Je voyais bien que ma mère en avait gros sur le cœur, qu’elle se forçait pour ne pas se montrer plus clémente et tendre avec moi.

Le soir de la saint Sylvestre, mes parents m’acceptèrent à table… on échangea peu de mots… à minuit, suivant la tradition, nous nous souhaitâmes la bonne année mais sans effusion…

La veille de mon retour en pension, mes parents me sermonnèrent une ultime fois, me recommandant de me mettre au travail avec assiduité, comptant sur moi pour obtenir de bien meilleurs résultats, leur montrant que j’avais réellement envie de me rattraper et que ce ne pouvait être, selon eux, que la seule preuve de l’affection et du respect que je disais leur porter… 

Promesses faites, je réintégrais le lycée pourvu des meilleures intentions, ayant au fond du cœur, l’image du visage de ma mère noyé de larmes, au moment du départ de la maison.

Des meilleures intentions… il se dit aussi que l’enfer en est pavé … pourquoi pas le purgatoire …

 

 

"La Seine"

 

Au cours du second trimestre mon assiduité et mon application ne s’améliora guère En cours je rêvassais, en étude je bâclais mes devoirs, oubliais d’apprendre les leçons programmées et d’une façon générale passait mon temps à faire des pitreries, m’estimant plus intéressant dans ce rôle. Je m’installais donc « confortablement » dans la situation de cancre et d’amuseur public…

Cela s’est d’ailleurs concrétisé lors d’une sortie au cirque. C’était la grande époque des « Radio-Circus » qui passaient de ville en ville et dont le spectacle comportait en plus  des numéros traditionnels, une partie radio-crochet. Ce soir là, sous le chapiteau installé sur la place, juste en face du Lycée, tous les pensionnaires faisaient partie de l’assistance. Arriva le moment du jeu avec le public : l’orchestre exécutant les premières notes d’une chanson qu’il fallait reconnaître… par trois fois rejoue l’intro… pas d’écho parmi les spectateurs… au grand étonnement de mes condisciples,  je me lève soudainement et crie : « La Seine ! » … L’animateur, je me demande si ce n’était pas Zappy Max,  m’invite à venir le rejoindre au centre de la piste… Me voilà donc en pleine lumière devant des centaines de paires d’yeux dont ceux de mes camarades lycéens…

- Répétez-moi ça jeune homme… quel est le titre de la chanson ?...   

- La Seine, de Jacqueline* François (*encore une…)

- Bravo ! Dites-moi, vous pouvez entonner l’air ?

- Elle roucoule, coule, coule dès qu’elle entre dans Paris, elle s’enroule, roule, roule  - ne sachant plus les paroles à la suite, j’enchaine avec des lalalalala… tonnerre d’applaudissements  dans les gradins…

- Je peux savoir votre nom jeune homme ?

- Patrice Lucquiaud !

- Eh bien Patrice je vous félicite, c’est bien « La Seine » un succès du grand prix de la chanson française de 1948 interprété par Jacqueline François. Nous allons maintenant vous confier la direction de l’orchestre du cirque, tenez, voici la baguette, car vous allez diriger les musiciens afin qu’il nous interprète la mélodie de « La Seine ».  

 

A cet instant, commence un numéro qui fait s’écrouler de rire tous les copains du Lycée car, d’abord trop lent dans mes mouvements que l’orchestre suit fidèlement, la musique produite ressemble à une plainte langoureuse, une sorte de grincement qui n’en finit pas, je réagis aussitôt en accélérant le tempo et ça devient vite une tonitruante cacophonie. Je dois avouer que je me sens plutôt empoté en chef d’orchestre mais tout autour, le monde rit aux éclats…  vedette de la piste, en un soir, je  suis devenu !… Ma « brillante prestation » fut récompensée comme il se doit avec des échantillons de fioles d’apéritifs, de digestifs, de parfums, quelques friandises et un lot de sachets de « Seltinés » permettant de faire de l’eau gazeuse lithinée…

Ma réputation de clown amuseur était définitivement établie : « avec Lucquiaud on se marre toujours !… », comme je n’en n’étais pas à une pitrerie près, les jours suivants, j’eus  cette inspiration aux résultats plutôt cocasses, d’utiliser mes sachets de « Seltinés » au réfectoire… Imaginez un peu ce que vous obtenez comme savoureuse émulsion en versant un sachet de ces lithinés dans un bol de vinaigrette ou bien dans le potage… il fallait voir la tête du personnel en cuisine quand nous rapportions les récipients écumants et bouillonnants au comptoir… au moins, en la circonstance, j’expérimentais avec bien plus de bonne volonté qu’en cours, ce qu’en TP de chimie, je rechignais à faire… Bien sûr, on ne tarda pas à comprendre que ces assaisonnements foireux n’étaient pas dus aux cuisiniers mais provenaient de mes rajouts « lithinesques » … J’eus droit aux réprimandes du personnel de cuisine et à un passage dans le bureau du proviseur qui me savonna comme je le méritais… 

C’est ainsi qu'en "bulleur" débonnaire, pour me faire mousser, je créais à foison, de l'écume autour de moi…

 

En fin de trimestre, les résultats scolaires ne furent pas meilleurs que ceux du trimestre précédent… La réaction de mes parents ne fut pas aussi violente qu’à la période de Noël mais je voyais bien qu’au delà de l’insatisfaction que cela leur procurait, leur inquiétude, et surtout celle de ma mère, concernant mon avenir, allait en s’accroissant. Dans aucune matière je n’avais obtenu la moyenne…

Au cours du dernier trimestre, malgré quelques efforts pour suivre plus rigoureusement le cursus et rendre de meilleures copies, aucune nette amélioration ne s’affichait sur la liste de mes notes… Au final, j’avais accompli une année scolaire désastreuse et la sanction exigeait impérativement le redoublement de la seconde…  Conséquence de cette conséquence, je n’avais plus ma place comme pensionnaire au Lycée, les bons élèves et les nouveaux étant, eux, prioritaires.

Grande fut alors la déception de mes parents qui s’inquiétaient vivement de ce que j’allais devenir suite à cette série d’échecs…

J’avais bien conscience de la gravité de la situation, du retard pris en fonction de mon âge mais n’avait, en fait, aucune idée de ce que je devais entreprendre par la suite…

- Patrice, es-tu vraiment intéressé par les études ? Me demanda ma mère.

- Oui je pense, mais je préférais maintenant être en technique, faire du dessin industriel pour devenir styliste en carrosserie automobile.

- A mon avis, cela ne te mènera à rien, rétorqua mon père car il aurait fallu envisager cela au moment de ton passage en 3ème … or, à cette époque, tu envisageais de faire carrière dans l’enseignement et donc de suivre un cursus classique… le mieux est que tu décroches le BAC même avec presque deux années de retard… Penses-tu pouvoir continuer à Loudun ?…

- Refaisant la seconde, je devrai logiquement obtenir de meilleurs résultats…

- De bien meilleurs ! Reprend ma mère quelque peu indignée, car ceux de l’année écoulée sont très insuffisants.

- Je sais maman, j’ai été par trop dissipé et inconséquent, je vais me reprendre …

- Le problème, maintenant, est de savoir comment tu vas aller au lycée car tu ne peux plus être pensionnaire ?... Tu as une idée ? M’interrogea mon père.

- Il me faudrait y aller avec le car.

- Je ne crois pas que ça soit envisageable, si le matin les horaires correspondent à peu près pour parvenir à l’heure au Lycée, ceux du soir ne sont pas compatibles avec les heures de sortie à moins de rentrer tard. * Reste la solution que tu y ailles par tes propres moyens …

- Mais comment ?... Je ne vais pas faire matin et soir le trajet en bicyclette !…

- Non, bien sûr, mais en vélomoteur c’est possible …

- En vélomoteur !... Avec le « Le Poulain » poussif qui tombe en panne tous les 5 kilomètres, ça alors, je ne m’y vois pas !…

- On va t’acheter une mobylette …

- Une mobylette ! S’écrie ma mère, qui jusqu’à là s’était contentée de suivre notre conversation, Marcel, tu n’y penses pas, ce n’est absolument pas raisonnable… d’abord pour les risques qu’encourerait Patrice sur la route nationale très fréquentée, les intempéries à subir en hiver, et puis une telle proposition se présente aussi comme une récompense pour Patrice qui ne le mérite pas vraiment.

 

C’était bien là tout l’aspect contradictoire de l’attitude affective et éducative de mes parents vis-à-vis de moi. Ma mère protectrice, inquiète, pouvant aussi se montrer ferme, autoritaire et même suspicieuse quant elle avait été déçue, face à mon père se manifestant avec bien plus de véhémence dans la circonstance mais qui pouvait aussi se montrer généreux, aventureux prêt à renouveler sa confiance lorsqu’il fallait prendre une décision capitale ; les deux ensemble, sachant aussi faire preuve de mansuétude à mon égard et prodiguer bien des encouragements pour me faire avancer sur la bonne voie.

 

Aucune décision ne fut prise à cet instant, les choses restant en suspens, s’il était entendu que je retourne au Lycée, le moyen d’y aller quotidiennement restait à déterminer. Il fut un moment question que je sois pion au collège saint joseph ce qui m’aurait permis, tout en suivant les cours au Lycée, de rester sur place, l’institution libre se situant dans le haut de ville à Loudun. Toutefois, renseignements pris, il s’avéra que j’étais encore trop jeune (17 ans) pour occuper cette place.  

 

Mes parents avaient acheté une caravane et cet été là nous l’étrennions au cours de trois semaines de vacances passées en Bretagne… On oublia toute les vicissitudes du moment pour profiter pleinement d’agréables instants touristiques et de détente en famille. Je ne le savais pas encore mais c’était la dernière fois que je partageais ce merveilleux temps des vacances avec mes parents.

 

Au retour, mon père m’acheta une mobylette bleue pour effectuer mes trajets aller-et-retour » au Lycée de Loudun sis à 26 kilomètres de la maison familiale…

Classe de seconde - Année scolaire 1961/62 -

Classe de seconde - Année scolaire 1961/62 -

Pour une amourette...

 

Nous étions dans la dernière semaine d’Août. La Mobylette fut achetée chez un petit marchand de cycles et vélomoteurs, Grand rue à Poitiers. Le week-end suivant, j’ai pu l’étrenner en allant à Pouzay (37) rejoindre mes parents qui séjournaient en caravane à l’occasion d’une partie de pèche au bord de la Vienne ; ce fut son premier long parcours : 90 km aller et retour.

La rentrée eut lieu le 15 septembre. C’est donc sur ma mob bleue, que j’arrivais au Lycée, fier comme Artaban… Redoublant la « seconde », je me trouvais avec les ex « troisième »,  des camarades de classe que je ne connaissais pas particulièrement mais parmi lesquels se trouvait Jacqueline. Aux divers cours, je m’étais placé au pupitre juste derrière elle, elle, toujours à côté de son inséparable amie Lucette G., toutes les deux, étant originaires du même bourg. Mon manège ne passait pas inaperçu mais nul ne s’en offusqua …

Au niveau assiduité, et travail fourni, cela aurait dû être bien meilleur que ce qui avait été produit au cours de l’année précédente et, de surcroît, me trouvant dans la classe de celle que j’admirais avec l’espoir qu’elle devienne ma « petite amie », cela aurait dû aussi me stimuler, être une émulation bénéfique pour améliorer mes résultats scolaires. Il n’en fut rien, au contraire, je m’enlisais de plus en plus dans la situation de cancre, de pitre et d’amuseur public pour me rendre intéressant. Présent à chaque cours, je faisais toujours autre chose que ce qui correspondait à la matière du moment ; plutôt que d’écouter et prendre des notes, je griffonnais mes pages de cahier, en dessinant le plus souvent des croquis de voitures, d’écorchés mécaniques ou bien en écrivant des petits poèmes d’amoureux.

Bien que faisant attention à ne pas me faire prendre à ces « petits jeux », fatalement, un jour le Prof de math, monsieur M. tomba sur un de mes croquis …

- « Ce n’est pas mal ça Lucquiaud, mais ce n’est pas l’objet du cours… ironisa-t-il. » M’envoyant au tableau pour refaire la démonstration géométrique qu’il venait de présenter, je fus bien sûr incapable de la reproduire… J’eus la note en conséquence, un avertissement et une colle pour le mercredi après-midi suivant.

- En physique-chimie, pour les séances de T.P. je m’étais associé à Gérard P. Ensemble, nous étions devenus très bons copains et formions un duo de choc, au propre comme au figuré, car nos expériences faisaient « grand bruit »… tant en physique avec les tests de lois en rapport avec les plans inclinés, ou en chimie, avec certaines préparations utilisant acides et bases pas toujours compatibles. Mais, notre chef d’œuvre en la matière, provenait de notre cahier d’observations et d’exercices de T.P. toujours aux abonnés absents puisqu’à chaque fois que le prof nous le réclamait, l’un de nous disait que c’est l’autre qui l’avait et l’autre, lui, l’avait tout bonnement oublié qui, dans son pupitre en étude, qui chez lui à Mirebeau… M. M. n’était pas plus chanceux avec les interrogations sur les leçons où, là, je cumulais les « 0 » ayant à chaque fois de ma part, soit une feuille blanche lors des devoirs sur table, soit un « je n’ai pas appris la leçon »  lorsqu’il m’envoyait au tableau … Le « joli cœur » de l’an dernier n’était pas meilleur élève en physique chimie et, pire encore, il s’obstinait à ne rien apprendre en cours et donc n’en rien retenir jusqu’à en être fier.

En langues, Anglais ou Allemand, je ne faisais guère plus d’efforts, il n’y a qu’en Français, en Histoire et en Géographie que je suivais les cours avec intérêt et obtenais mes meilleures notes…

Dissipé, rêveur, fumiste, les résultats de fin de trimestre étaient à la hauteur de mes « exploits » et si je n’étais pas le dernier de la classe, j’étais au moins l’avant dernier…

 

Mes parents étaient désespérés et ma mère vivement inquiète. A la maison nous en étions arrivés à éviter le sujet… Je n’ai jamais été insolent ni irrévérencieux envers les adultes et surtout pas avec mes parents que j’aimais sincèrement. En fait, j’étais, à cette période, absolument incapable de leur expliquer les raisons de mon insouciance, de ma paresse et de mon manque d’intérêt pour les études.

 

Ce que j’aimais surtout, c’était le « hors classe » : la récrée pour discuter avec les copains car, malgré mes piètres résultats, mes camarades de classe, pour la plupart, me tenaient en estime et j’étais capable d'avoir avec eux des conversations plus sensées et intéressantes qu’on l’aurait supposé en ne considérant que mon comportement de mauvais élève.

Bien sûr, il y avait Jacqueline qui monopolisait mes rêves et c’est vrai que j’étais très amoureux tandis qu’elle, ne manifestait aucun intérêt pour ma personne. Alors en faisant le pitre, l’amuseur, volontairement fumiste, je pensais pouvoir l’émouvoir et la faire s’intéresser à moi. En certaines circonstances, elle m’adressait bien la parole, comme à d’autres camarades de classe, mais cela s’arrêtait là…

Le « hors classe », c’était aussi la sortie après les cours, à 17 H ; nous nous retrouvions à quatre ou cinq copains au "Modern'Bar", Place de la Porte de Mirebeau, pour boire un pot, fumer la cigarette, en reparlant des anecdotes de la journée passée, de nos amourettes et bien sûr des événements politiques du moment… on apprenait déjà à refaire le monde… Il y avait là : Michel, Bernard, Jean-Charles, Robert dont je me sentais plus proche et qui était mon confident. Gérard, mon partenaire de TP, ne pouvait être avec nous à cette heure, étant lui, pensionnaire au Lycée. Je me souviens bien de ces instants de douce oisiveté, de la charmante jeune serveuse qui, dans les mois qui suivirent, est devenue la patronne du bar. Elle souriait sans cesse et avait toujours de gentils mots pour chacun de nous quand elle nous apportait nos consos : pour les copains un soda ou une pression mais pour moi une «Well Scotch » bière brune que je savourais à petite gorgée en fumant une ou deux gitanes maïs…

Cela durait jusqu’à 17H30 puis j’enfourchais ma mob bleue, pour rentrer à la maison. En principe il me fallait de 45 à 50 minutes pour effectuer les 26 kilomètres qui séparaient lycée et foyer familial. Toutefois, je m’arrêtais régulièrement en forêt de Scévolles  pour griller une cigarette en pensant à la Jacqueline, imaginant que je me promenais avec elle dans ces allées  boisées et que nous échangions de tendres baisers, que de sa voix chaude, elle disait m’aimer à la folie… Folie ! Oh oui, c’était une folie que d’imaginer cela, car plus que des fantasmes, c’était surtout de la rêverie, sans doute niaise et bien en phase avec mon immaturité du moment.

Quand j’arrivais à la maison il était déjà plus de 18H30… après avoir embrassé ma mère, je montais directement dans ma chambre lui disant que j’allais faire mes devoirs. En réalité j’allumais aussitôt mon poste de radio, puis m’installais à mon bureau pour dessiner quelques autos de rêves  ou pour écrire un petit billet doux à ma bien-aimée, billet doux que je me promettais de lui glisser dans sa poche de blouse le lendemain, ce qu’hélas, je n’osais jamais faire quand je me trouvais à proximité d’elle.

Avais-je vraiment conscience que ma chère mère s’angoissait chaque jour en me voyant partir au Lycée en mobylette, effectuant ce long trajet, sur une route nationale à grande circulation et ce par tous les temps : pluie, froid, verglas et neige ? Au cours de l’hiver 61-62, il y eut des matins à fortes gelées et malgré toutes mes protections pour me préserver du froid, allant jusqu’à disposer des feuilles de papier journal sur ma poitrine, en dessous de ma canadienne, l’ensemble engoncé sous ma combinaison imperméable, quand j’arrivais au lycée, j’étais transi de froid et il me fallait une bonne demi-heure de présence en salle chauffée pour cesser de grelotter et pouvoir tenir mon stylo dans ma main engourdie par les effets du froid ce, en dépit des moufles et des manchons coupe-vent sur les poignées du guidon de la mob.

 

Les mois passèrent ainsi avec ces allées et venues entre maison et bahut, la succession non glorieuse d’échecs scolaires et amoureux, ces pots du soir entre copains et ces moments de rêveries en arpentant, cigarette au bec, les bois, à mi chemin de la maison.  

 

Je me souviens qu’un soir, regardant avec mes parents une émission de variété à la télé, Gilbert Bécaud avait interprété pour la première fois sa chanson depuis passé à la postérité «  Et maintenant… »  La mélodie, le tempo, les paroles en ritournelles, le leitmotiv redondant, m’avaient particulièrement enchanté…  les jours suivant, au retour du Lycée, lorsque je m’arrêtais en forêt de Scevolles, c’est en chantant à tue-tête ce nouveau succès de "Monsieur 100 000 volts" que je faisais les cents pas sous la futaie…

 

Nous étions en Mars, juste aux premiers jours du Printemps, je venais d’avoir 18 ans…  il allait falloir prendre une ferme décision ; cette accumulation de mauvaises notes ne me satisfaisait guère et surtout, attristait profondément mes parents. Une discussion, plus qu’une mise au point, s’imposait, une discussion où je devrai être franc, honnête avec eux et moi-même, me montrant enfin responsable, car cette situation d’échecs scolaires à répétition, ne pouvait perdurer. Autres que des résolutions oiseuses, il fallait envisager sérieusement une nouvelle orientation. Perplexe mais pas inquiet pour autant, comme le refrain qui m’obsédait, je me posais la question plus d’actualité que jamais : Et maintenant… que vais-je faire ?

Les résultats du deuxième trimestre étant aussi désastreux que ceux du premier, j'eus le courage d'affronter la discussion avec mes parents aussi courroucés que navrés...

- J'en ai assez des études, ça ne rentre plus dans ma petite tête... et puis je n'ai ni l'envie ni le goût d'apprendre ; en cours j'attends que l'heure passe en pensant à tout autre chose qu'à ce que nous explique le prof …

- Mais Patrice que vas-tu faire, sortant de l'école sans aucun diplôme ? Tu ne peux prétendre à aucun poste valorisant sinon n'être qu'un exécutant de bas étage, un ouvrier même pas qualifié, un manœuvre à la petite semaine – rétorqua ma mère profondément dépitée...

- Un métier manuel ça s'apprend en entrant en apprentissage - rétorquais-je - j'ai plus que l'âge pour être embauché comme apprenti.

- Mais dans quel métier, tu n'es, non plus, pas très habile de tes mains...

- J'étais bien embarrassé pour répondre à cette question, n’ayant pas la moindre idée de ce que je voulais et pouvais faire comme apprentissage sinon m'essayer au dessin industriel, filière que mes parents avaient déjà écartée. Et là, ce n'était pas le moment d'en rajouter une couche avec ce qui, pour eux, n'était qu'une lubie de ma part. C'est mon père qui vint à la rescousse en proposant :

- Et si tu t’acquittais de ton service militaire en devançant l'appel. Tu en as la possibilité puisque tu as maintenant 18 ans. - Ma mère sursauta…

- Marcel ! Mais tu n'y penses pas sérieusement … Patrice est vraiment trop jeune pour partir à l'armée  et c'est encore la guerre en Algérie, ils vont l'envoyer là-bas c'est sûr !...

- Non Suzanne, les accords d'Evian viennent d'être signés. En devançant l'appel, il aura le choix des armes et du lieu d'incorporation... - J'en profitais pour sauter sur l'occasion...

- Ah oui, faire mon service armée maintenant voilà qui finalement m’avancerait, me permettrait de rattraper un peu du temps perdu, surtout que pendant ce temps de service, j'aurai le temps de réfléchir à ce que je pourrai faire à ma libération. - Ma mère était horrifiée par une telle proposition.

- En fait -, renchérit mon père - ce n'est pas une si mauvaise idée et puis voilà qui va un peu dégourdir Patrice, sans doute le « réveiller », lui faire découvrir les côtés un peu plus rudes de la vie ; ça ne peut que lui être profitable. - Je pensais exactement comme mon père, aspirant aussi à plus de liberté et être comme les grandes personnes plongées dans la vie active. Ainsi, effectuer son temps d'armée, constituait la transition idéale pour acquérir cette autonomie à laquelle tant de jeunes gens rêvent... Ma mère sentit bien que cette connivence établie dans l'instant entre mon père et moi, tenait déjà de la résolution quasi irrévocable et que s'y opposer serait vain. Elle demeura silencieuse, souhaitant en elle-même, que ce projet ne se réalisât pas.

 

Pourtant, quelques jours plus tard, à Poitiers, au bureau du recrutement armée, accompagné de mon père, l'officier qui nous reçut, prodigua tous les renseignements consécutifs à un engagement volontaire par devancement d'appel, nous exposant les droits et les obligations y attenant. Il constitua un dossier, me proposant de faire mon service armée dans l’Intendance où il y avait, en outre, la possibilité de faire carrière comme officier pour peu que je suive le cursus sur 3 années de formation spécifique, au delà du temps légal du service. Nous repartîmes avec ce flot d'informations.

Au cours du diner, nous discutâmes de ces possibilités de carrière, déjà pour rassurer ma mère, lui expliquant que l'intendance n'était pas une arme comme les autres mais constituait le service logistique des armées. Son rôle étant de pourvoir aux besoins vitaux et matériels des troupes et des casernements. L'intendance c'était à la fois la grande halle aux vivres et le super entrepôt des ustensiles et matériels pour corps d'armée, un hyper hyper marché en quelque sorte... Et, cerise sur le gâteau, les intendants supérieurs, de par leur grade, avaient vocation de VRP, étant en relation commerciale avec les sociétés, grandes entreprises et autres, manufactures du civil. Leurs fonctions leur permettaient d'évoluer non pas en tenue militaire mais en costume de PDG. Bien sûr, me concernant, on en était pas là... mais, les perspectives étaient alléchantes et, le plan de carrière, tout à fait honorable, pour peu que je m'y tienne assidûment.

 

La semaine suivante je signais mon contrat d'engagement pour deux ans. 15 jours plus tard, j'allais à Limoges faire mes « Trois jours » ( qui, en fait, ne duraient que 48 heures...) à la caserne de recensement et de la sélection militaire : examens de contrôle du niveau intellectuel, tests psychologiques, tests d'aptitudes physiques avec visite médicale à la clef, sont imposés à chaque postulant avant d'obtenir l'approbation définitive d'incorporation. Au cours du voyage en train - il fallait presque deux heures au tortillard de la ligne pour joindre Poitiers et Limoges - j'étais tombé sur d'autres conscrits, eux aussi, en route pour accomplir leurs « Trois jours » si bien qu'ayant sympathisé à la hâte, nous avons mis joyeuse mais bruyante animation dans quelques compartiments. Chaque phrase et éclat de rires de ces drilles, étaient ponctués d'un « oh enculé ! » tonitruant ou d'un « attention les yeux !» rigolard et redondant… En fin de compte, quelques jours plus tard, par missive officielle du bureau de recrutement, je fus déclaré bon pour le service et informé que je serai appelé au Centre d'Instruction N° 2 de l’Intendance à Angoulême, dès le début de l'été suivant.

 

Nous étions fin Avril 1962. Toutes ces démarches s'étaient accompagnées de mon retrait du Lycée. Le Proviseur H. C. avait proposé que je me présente à l'examen du BEPC en Juin, de façon à ce que je sorte de la scolarisation avec un diplôme correspondant à mon niveau ; c'était tout à fait à ma portée. Ainsi, tout au cours de ces mois du Printemps, me suis-je remis à potasser, révisant mes cours de 3ème avec, cette fois, beaucoup d'assiduité et un engagement total dans l'accomplissement des exercices de toutes les matières au programme du BEPC. Je passais toute mes matinées au bureau dans ma chambre, griffonnant, prenant des notes, réalisant moult calculs et croquis. Les journées passèrent en douceur et ma mère rassurée par la tenue de mes projets autant que par ma rigueur au travail, retrouva le sourire et m'encouragea chaleureusement.

Certains après-midi, j'avais la permission de sortir ainsi que le week-end. Alors j'enfourchais ma mobylette pour retrouver les copains à la sortie du Lycée. Quand en mars, je leur avais appris que j'arrêtais les études, ils avaient tous bien compris et accepté ma décision la trouvant raisonnable. Cela n'avait nullement altéré l'amitié qu'ils me manifestaient, à chacune de mes visites éclairs... Le plus attristé par mon départ, fut le père M, mon prof de physique-chimie qui, en dépit der mes piètres résultats, m'a signifié combien il était dommage que je quitte ainsi le Lycée sans avoir fait l'effort de concrétiser tout ce temps de ma scolarité en tentant d'aller jusqu'au BAC. Il était sincère et je pense que des regrets émergeaient autant chez lui que chez moi... on ne s'était pas compris, l'un et l'autre... un brave homme, en fait, ce père M. En prenant congé, j'ai bien vu qu'il avait le regard humide... mais le sort en était jeté, et je n'entrevoyais, au-delà de cette séparation avec mon enfance, que les beaux côtés de l’existence où tous les espoirs sont permis, les possibles toujours réalisables...

Un samedi, j'étais allé jusqu'à Ceaux-en-Loudun « La Polka » où j'ai eu ce bonheur de discuter avec Jacqueline et sa sœur Maryse qui, en l'absence de leurs parents, m'avaient reçu chez elles et offert le café. La semaine suivante, y retournant, j'étais tombé sur la maman qui me reçut sur leur pas de porte et me pria froidement de passer mon chemin… Je lui expliquais pourtant avec beaucoup de sincérité mon admiration et mon attachement pour sa fille cadette mais elle ne voulut rien entendre et m'ordonna plutôt sèchement de ne plus traîner dans les parages ni de tenter de revoir sa fille. Je repartais le cœur gros, comprenant bien que la mère d'une jeune fille de 16 ans ne pouvait porter crédit aux propos d'un godelureau qui en était amoureux, que ceci ne pouvait être qu'une passade et, qu'à nos âges, il est préférable de penser plus sérieusement à nos avenirs respectifs. Je ne revis Jacqueline que trois années plus tard quand elle habitait en région parisienne...

 

Comme prévu, en Juin, après ces journées d'intense préparation, en toute confiance, je passais le BEPC.

à Loudun quelques jours avant mon incorporation militaire

Ayant reçu mon ordre d'affectation pour être incorporé au début du mois de Juillet 1962, le Samedi 30 Juin à 7H30 du matin, valise en main, je quittais le foyer familial, embrassant affectueusement mon père ému, ma mère en larmes. J'étais aussi bouleversé par la séparation mais néanmoins déterminé à affronter l'avenir avec pugnacité.

Place de la République, m'étant installé dans le car de la STAO devant m’emmener à la gare de Poitiers, alors que nous commencions à rouler, j'eus cette pensée insensée : « j'ai embrassé ma mère pour la dernière fois... » Mais quelle folie me passait donc ainsi par la tête ! C'était absolument insensé, ma mère était en parfaite santé et mes parents, d'ici quelques jours, allaient partir en vacances, comme l'année précédente, en camping à la Trinité/Mer. Je me ravisais aussitôt mettant cela sur le compte de l'émotion...

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FARFADET 86
Sexe : Homme
À propos : Retraités depuis janvier 2005, avec mon épouse, nous étions accompagnateurs de personnes handicapées mentales, ceci pendant 40 ans, dans un Foyer de Vie, en Haute Normandie.

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