La voiture du père Noël
Noël Fadet est comme on dit par ici, un sacré vieux bonhomme, un original de bientôt quatre-vingts balais qui se dit marchand de souvenirs à la petite semaine. C'est ainsi qu'il qualifie ses activités lesquelles sont plus proches de celles d'un brocanteur. Marchand de vieilleries correspondrait mieux à son type de commerce. Installé dans le bourg de Saint-Jouin-de-Marnes, dans les Deux Sèvres, il dispose d'une cour avec remises, ensemble d'anciens bâtiments de corps de ferme qui abritent des monticules d'objets : meubles anciens, appareils rétros, obsolètes voire incongrus. Un bric-à-brac hallucinant recouvert de poussière, des bidules, des machins, des trucs dont l'utilité et le mode d'emploi sont surannés. Du moulin à légume à l'armoire normande de mémé en passant par l'aspirateur mange-tout dépourvu de tuyaux et des caisses de roulements à billes graisseux, sont entreposés là, des rossignols qui couinent et grincent bien mieux qu'ils ne chantent...
Pour transporter ses trouvailles hétéroclites, il utilise son vieux pick-up Ford V8 de 1935 jaune pétant, labellisé de la marque Coca-Cola... impossible de passer inaperçu avec cette truculente camionnette. Mais Noël Fadet n’a cure des bruits qui courent à son sujet et bichonne sa guimbarde qui, selon ses dires, "tourne comme une horloge" la belle n'étant pourtant pas originaire de Franche-Comté mais des États-Unis d'Amérique...
Ce mercredi 24 décembre 1975, à 11H du Soir, Le père Fadet revient de la braderie de Noël organisée à Saint-Maixent. A cette heure la nuit est aussi noire que glaciale d'autant qu'un épais brouillard givrant s'est répandu sur la Gâtine. C'est à 35 km/h que progresse la vénérable Fordasse du brocanteur qui écarquille les yeux à se les sortir des orbites pour rester sur la route... "une vraie purée de mojettes !" fulmine-t-il.
Il va parvenir à Saint-Martin-du-Fouilloux quand, à l'intersection avec le chemin vicinal menant à Chaussavent surgit, lui brûlant la priorité, un invraisemblable équipage qui stoppe quelques mètres plus loin sur sa droite. Le vieux Fadet debout sur les freins n'en revient pas !... Dans un halo argenté, il voit un long traîneau tiré par 9 rennes. En descend un personnage à l'étonnante toison bouclée blanche et tout de rouge vêtu... le père Noël !... Je dois rêver se dit le vieux Fadet ...
- Vous m’avez causé une grande frayeur s'écrie le bonhomme aussi blanc qu'écarlate
- Et vous aussi m'avez fait grande peur en débouchant brusquement sur ma gauche, il s'en est fallu de peu que je percute votre équipage. Heureusement que je roulais lentement.
- Désolé mais j'ai une panne de renne...
- Une panne de renne !
/image%2F0957248%2F20251123%2Fob_9bc5a1_rodolphe-le-renne-de-tete.jpg)
- Vouai! interrompt d'une voix de crécelle Rudolph le renne de tête, che chui fordement enrubé et bon nez rouche s'est édeint... nous defions donc adderrire en doude urgenche nodre bon maidre n'y voyant blu rien.
- Vos rennes parlent ! s'étonne le vieux brocanteur en état de sidération ...
- En effet, Ils parlent, même quand il ne le faudrait pas... commente le père Noël. Bien !... Mais je dois absolument finir ma tournée de distribution de cadeaux pour les enfants de Ménigoute. C'est dans ce secteur que se termine ma mission cette année. Or là, comme vous pouvez le constater, je ne peux repartir avec mon équipage ; sans mon renne pilote, nous n’avançons plus...
- On abance blu... ch'en chuis provondébent bésolé, renchérit Rudolph.
Le père Fadet complètement abasourdi par cette improbable rencontre reste sans voix, ne sait quoi répondre, incapable de réagir face à cette désolante situation...
- Dites mon brave, on pourrait peut-être utiliser votre camionnette pour finir ma tournée, nous ne sommes plus très loin de Ménigoute, il me semble...
- Hein ! Vous comptez utiliser mon pick-up pour finir votre distribution de jouets.
- Oui, votre pick-up, et vous également, car je ne sais pas conduire ce genre d'engin.
- Ah vous ne manquez pas de toupet Père Noël !... Toutefois, il y a un problème... ma camionnette est bien chargée, le plateau arrière totalement encombré par mes antiquités...
- Eh bien rien ne sera plus simple que de transférer nos chargements en faisant l'échange entre nos véhicules, le mien aérien, le vôtre terrestre... L'essentiel est que je finisse ma tournée avant le lever du jour.
Le père Fadet ne sait quoi répondre tellement cette situation semble abracadabrantesque.
- Bon on s'y met ! s'impatiente le père Noël qui retrousse les manches amples de sa grosse doudoune rouge à l’épaisse fourrure blanche, en s'approchant de l’arrière du pick-up. Il relève la bâche et ne peut s’empêcher de s'exclamer :
- Alors là, c'est un sacré capharnaüm que vous trimballez, jamais jusqu'à cet instant je n'avais vu un tel bintz rassemblé dans si peu d'espace. Vous comptez faire quoi avec toutes ces étonnantes choses ?...
- Hep Père Noël attendez ! il faut manipuler ces choses avec précaution et puis certaines sont lourdes comme cette machine à coudre à pédales placée au fond, sous les autres bricoles que je ramène de Saint-Maixent.
- Ah bah comme précaution, il y a certainement mieux !... Mon vieux, vous n'êtes pas très soigneux si j'en juge par ce bazar amassé là !...
- Mais qu'est-ce que vous dites !... Vous n'y connaissez rien Père Noël, tout est bien rangé et classé ici ...
- Puisque vous le dites... je vais faire en sorte d'y croire !...
- D'y croire ! Et s'agissant de vous, Père Noël, qui croit encore en vous, dites-moi ?...
- Les enfants pardi !
- Vous êtes un mythe Père Noël, il faut la naïveté des petits enfants pour croire en vous. Les adultes, il y a longtemps qu'ils ne croient plus au père Noël...
- Ils ont tort, et vous maintenant, n'y croyez-vous pas ?...
- Là, à cet instant je pense que je rêve, voyez-vous et si ça continue, ce rêve va devenir un cauchemar.
- Parfait ! Va pour le cauchemar qui se poursuit maintenant par le transbordement de nos chargements...
Dépassé par les événements le pauvre Noël Fadet aide le Père Noël à débarrasser le pick-up de son contenu encombrant, c'est à dire de deux vieux vélos rouillés aux pneus crevés, d'un moteur de mobylette, de deux vieilles machines à écrire Remington, d'un fauteuil crapaud éventré dont les ressors ont traversé le tissu de l'assise, de trois vieux postes TSF d'avant guerre, d'amphores ébréchées, dont trois sont encore remplies d'un liquide jaunâtre peu appétissant, d'un réchaud électrique dont le fil d'alimentation est en partie dénudé, d'une caisse à outils remplie de vieilles bougies "Marchal" et de roulements à billes de tailles diverses, de lampes de chevets sans abat-jour, de bouilloires à rétamer, d'un lot de casseroles en alu plus ou moins cabossées, d'une chaise percée type "garde-robe" pour personnes âgées invalides et incontinentes, et enfin de la machine à coudre à pédale Singer qui semble être en meilleur état que tout ce qui a déjà été sorti de la camionnette.
Puis c'est au tour du traîneau du Père Noël d'être vidé, une opération qui prend bien moins de temps car tous les paquets cadeaux sont regroupés dans de grands sacs en toile, une dizaine en tout ; avec la hotte traditionnelle du père Noël, ils ne présentent aucune difficulté pour trouver leur place dans le compartiment arrière du pick-up de Noël Fadet.
Puis, nos deux compères, en ahanant, chargent dans le traîneau le bric-à-brac sorti de la camionnette.
- Et nous allons devoir traîner toute cette charge ! râle le renne Tornade.
- Sans aucun doute, rétorque le bouillonnant Tonnerre.
- Ben moi che fai être enrubé un pon bout de demps encore... se lamente Rudolph.
Le père Noël coupe cours à ces jérémiades...
- Eh les rennes on arrête de râler hein ! la solidarité, c'est compris dans l'esprit de Noël, mes chers braves compagnons de routes aux champs d’étoiles ! Pour l'instant, vous allez nous attendre dans le bosquet voisin. Je ne serai pas long puisque j'ai un nouveau compagnon pilote pour m'aider... Il s'appelle comment au fait ce petit nouveau ?...
- Le petit nouveau qui va fêter ses 80 printemps au mois de mars prochain, s'appelle Noël Fadet...
- Ah le jeunot s'écrie Le père Noël en éclatant de rire, si tu savais l'âge que j'ai moi !... Bon ! On y va ! Direction Ménigoute !
D'un même élan, les deux pères Noël prennent place dans la cabine du pick-up, dès lors, à considérer comme étant officiellement la voiture du Père Noël.
A Ménigoute
Noël Fadet, au volant de sa Fordasse, fait demi-tour... pour aller à Ménigoute, le mieux étant de passer par Vausseroux, ce qui permet d'éviter les petites routes du bocage Parthenaisien peu sûres en cette saison. Dans sa tête des questions passent en boucle...
- Père Noël dites, mes antiquités placées dans votre grand traîneau, vous ne pensez-pas les embarquer par hasard ? Le bonhomme Noël à sa droite, part d'un immense éclat de rire de sa voix grave et chaleureuse avant de le rassurer...
- Ah ! Ah ! Ah ! Que voulez-vous que je fasse de toutes ces vieilles choses dont beaucoup sont en piètre état !...
En partie rassuré sur ce point, le père Fadet se concentre sur la conduite, le brouillard étant toujours dense. A Vausseroux, il prend, à gauche la D21. Ménigoute est à 8 km. Un quart d 'heure plus tard ils s'arrêtent au cœur du village, rue de Saint Maixent, proche de l'église.
- Je réalise soudain qu'il va y avoir un problème pour la distribution de jouets, s'exclame le Père Noël.
- Un problème comment cela ?
- En fait, j’exécute cette tâche depuis mon traîneau avec lequel nous survolons les toits. Mes rennes battant vigoureusement l'air avec leurs pattes, tel l'hélicoptère, nous faisons faisons du surplace à l'aplomb des cheminées. De là-haut je descend directement par leur conduit. Au cas où je me retrouverais en difficulté pour remonter, un câble clipsé à ma ceinture me relie au traîneau. Maintenant, ne disposant plus de tous ces éléments de sécurité, je me demande comment nous allons procéder.
- Parce qu'en plus, nous devons entrer dans les maisons en passant par la cheminée ! s'inquiète le père Fadet
- C'est la tradition, le Père Noël entre obligatoirement en passant par la cheminée...
- Mais toutes les maisons n'ont pas de cheminée et puis beaucoup de leurs conduits débouchent dans une chaudière, un insert ou un poêle à bois... de quoi se faire rôtir à l'arrivée...
- Je sais bien hélas, à l'exception de quelques chaumières en rase campagne, le bon temps des âtres est aujourd'hui révolu. Il faut que je m'adapte... si bien que dans les maisons et immeubles modernes, j'emprunte les conduits d'aération.
- Mais Père Noël, sans vouloir vous offenser, vous êtes bien trop corpulent pour vous glisser dans ces conduits.
- A l'instar de mes lutins, je dispose de certains dons comme celui de me faire quatre fois plus petit que je ne le suis, me réduisant alors à la taille d'une marionnette, voire à celle d'une poupée.
- Voilà qui est étonnant ... Le père Fadet reste sceptique... Et là, à cet instant, Père Noël, vous pourriez changer de taille.
- Présentement rien ne justifie que je le fasse et ce ne serait guère possible car pour me réduire, je dois nécessairement être relié au traîneau...
- Il est magique votre traîneau Père Noël !...
- C'est cela, Magique est le qualificatif qui convient. Bon, va falloir y aller !... Le temps que je remplisse ma hotte, nous irons voir ensuite comment cela se présente.
Nos "cooPères" partent par les rues illuminées du village à la recherche d'une solution, tous deux marchant côte à côte en silence. Tout est calme en cette veille du Noël imminent où la brume semble se lever par pans, dévoilant les façades des maisons, dont les fenêtres éclairées laissent entrevoir les illuminations intérieures et les décorations du traditionnel sapin... Quelques vitrines de magasin sont elles aussi parées de guirlandes clignotantes. Le Père Noël est le premier à rompre le silence.
- C'est bien la première fois que je perçois les habitations à visiter sous cet angle, me trouvant à leur pied alors que d'ordinaire je les vois au-dessus... je suis impressionné par leur plan en élévation. On va devoir escalader pour atteindre les cheminées. Il conviendrait de trouver une échelle... il réfléchit... une grande échelle, quelques bâtisses sont hautes. Le père Fadet réagit aussitôt à la fois étonné et perplexe :
- Une échelle !... Où voulez-vous qu'on trouve une échelle à cette heure de pleine nuit, Père Noël ?
- Chez les pompiers bien sûr. Le père Fadet sursaute.
- Hein !... Vous comptez employer le camion échelle des pompiers pour accéder aux toitures !
- C'est cela, trouvons la caserne... Père Fadet, vous parviendrez bien à conduire ce type de véhicule bien qu'un peu plus important que votre pick-up.
- Vous n'y pensez pas tout de même, je ne vais pas dérober ce véhicule des pompiers, c'est franchement grotesque, nous commettrions un vol aux conséquences gravissimes. Imaginez qu'un feu se déclare à l'étage d'un immeuble cette nuit, les pompiers privés de leur véhicule échelle, ne pourraient pas secourir les personnes en proie à l'incendie.
- Ah, je n'avais pas envisagé cela, répond le Père Noël contrit et navré, vous avez raison Père Fadet, votre réaction est bien celle d'un sage...
C'est alors que retentissent les cloches de l'église, sonnant à toute volée...
- C'est l'appel aux chrétiens devant participer à la messe de minuit commente le Père Fadet. Les gens par groupes, sortent des maisons à l’entour et se dirigent vers l'église Saint-Jean Baptiste.
- Mais ils vont me voir, je ne dois aucunement me montrer, le Père Noël agit toujours avec discrétion au cours de sa tournée.
- Ne vous inquiétez pas, ici-bas, des pères Noël, en ce mois de décembre, on en croise à chaque coin de rue...
Et ça ne manque pas : des enfants accompagnant leurs parents à la messe l'ont aperçu. "Maman regarde le père Noël, il a sa hotte sur le dos... il doit faire sa distribution de jouets !..." Un papa explique : " Et cette camionnette Coca Cola garée devant la pharmacie ce doit être la voiture du Père Noël... entre le soda si réputé et le Père Noël c'est une longue histoire !..."
Les deux Pères Noël, l'officiel et son suppléant malgré lui, s'enfoncent dans les rues non éclairées et désertes en lisière du bourg, afin de ne pas créer de perturbation parmi les familles de fidèles devant assister à la messe de minuit. Le père Noël est respectueux de toutes les traditions y compris religieuses. Ils s’asseyent quelques instants sur le banc d'un petit square pour réfléchir...
D'une maison proche, leur parvient un air de musique que reconnaît parfaitement le père Fadet : le chant de l'oiseleur dans l'opéra de Wolfgang Amadeus Mozart "Le Flûte enchantée", c'est bien la déclamation joyeuse de Papagueno...
J'ai une idée ! s'exclame le vieux Fadet, Père Noël suis-moi, j'ai trouvé la solution à notre problème.
A Sanxay.
Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Papageno ! Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Papagena !
Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Papageno ! Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Papagena !
Tout en roulant vers Sanxay, nos Deux Pères-Noël, euphoriques chantent à tue-tête l'air du réjouissant duo de l'oiseleur amoureux extrait du célèbre opéra de Mozart... pas besoin de poste de radio dans le pick-up, il règne une sacrée ambiance à bord... c'est assurément Papa Gai Noël !...
Mais que s'est-il passé ? Eux si découragés quelques instants plus tôt sont maintenant remontés à bloc. C'est grâce à Noël Fadet qui, avant de reprendre la route, a expliqué dans le moindre détail son plan au Père Noël :
- Parmi tous les métiers que j'ai pu faire avec plus ou moins de réussite, j'ai aussi été vendeur animateur dans une animalerie où j’étais responsable des volières. Je dois avouer que c'est bien triste de maintenir des oiseaux en cage. Je les écoutais chanter et cela m'émouvait car je discernais dans leurs vocalises si variées autant la tristesse que d'espérance. J'ai aussi lu nombre d'ouvrages d’ornithologie et découvert ce métier ancien de l'oiseleur qui capturait les oiseaux pour leur apprendre à chanter parfois des airs mélodieux, de sublimes volatiles dont raffolaient les dames des classes riches. J'ai ainsi appris à communiquer avec les oiseaux comme le fantasque Papagueno de Mozart. Or, Père Noël tu as dit que les animaux, comme tes rennes, parlent la Nuit de Noël.
- Effectivement cela relève de la Magie de Noël, au nombre des manifestations paranormales qui font sourire tous les sceptiques, maintenant concernant les oiseaux...
- Ce doit être pareil... coupe le vieux Fadet, ils doivent disposer de la parole et donc comprendre la nôtre.
- C'est possible mais où veux-tu en venir, Père Fadet ?
- Eh bien il suffit de rassembler un grand nombre d’oiseaux et de leur demander de nous aider.
- Nous aider !...
- Mais oui, eux, peuvent entrer dans les maisons par tous les orifices même les plus étroits et donc passer par les cheminées.
- Ah je n'avais pas pensé à cela... mais comment va-ton les rassembler, là, en pleine nuit ? et surtout, comment leur faire comprendre ce que l'on attend d'eux ? Nous obéiront-ils ?
- Attendons d'être arrivés à ce lieu, magique, lui aussi...
Le brouillard s'est dissipé, la lune, à son dernier quartier, a encore suffisamment de brillance pour illuminer le site Gallo-romain où arrive le pick-up des pères Noël. Ils descendent jusqu'au théâtre antique magnifiquement conservé. Dans ce décor fantasmagorique aux contrastes surréalistes entre blancheur éclatante des pierres et ombres cendrées des frondaisons surplombant le cours de la Vonne, le Père Noël et le père Fadet se sont assis en haut des gradins, en proie à l'émerveillement. Le vieux Fadet d'une grande poche de sa canadienne, a retiré une flûte dont il sort aussitôt une gamme de sons extraordinaires par le jeu d’alternance entre notes graves et aiguës .... Du temps passe sans que rien ne bouge puis, venant derrière eux, le bruissement de centaines de paires d’ailes s’intensifie. Une nuée de toutes espèces d'oiseaux les survole, certains les frôlant au passage, avant de se poser qui sur la piste en contrebas qui sur les branches des peupliers et des saules bordant la rivière. Le silence revient...
- A vous Père Noël !... L'homme en rouge et blanc émet plusieurs raclements de gorge avant de s'adresser solennellement aux hôtes ailés des lieux.
- Chers merveilleux oiseaux, Merci d'être venu à l'appel de mon étonnant nouvel ami, je cite le père Noël Fadet. En cette miraculeuse nuit de décembre, nous désespérions de finir la tournée de distribution de cadeaux suite à quelque avarie de mon grand traîneau. Ce sont les enfants de Ménigoute qui seront lésés, s'ils ne trouvent pas au matin de Noël, les jouets qu'ils ont commandés. C'est pour cette raison que nous faisons présentement appel à votre aide.
- En quoi consisterait cette aide ? croassa une vieille corneille facétieuse...
- Eh bien... - répond le Père Noël plutôt gêné - de finir la distribution des cadeaux à ma place et donc, grâce à votre taille nettement inférieure à la mienne, et à votre agilité aérienne, vous pouvez aisément entrer dans les maisons du village et poser les paquets aux pieds des sapins.
- Et pourquoi vous rendrait-on ce service ? réagit un perdreau offusqué, nous ne sommes pas amis avec vous les humains qui nous chassez 6 mois de l'année durant.
- Et qui détruisez notre environnement forestier, puis arrachez sans vergogne les haies du bocage pour étendre vos cultures, renchérit une pie narquoise
- Vous les humains êtes notre plus terrifiant prédateur conclue une caille outrée par cette demande...
- En l’occurrence, bredouille le père Noël embarrassé par la tournure que prend la conversation, c'est pour les enfants des humains, eux ils aiment bien les animaux, la plus part admirent vos splendides évolutions dans le ciel.
- Ce qui ne les empêche pas d’utiliser leurs lance-pierres pour nous atteindre ou de dénicher nos couvées au début du Printemps, contrecarre un geai prétentieux.
Un grand-duc au regard perçant vient alors se poser entre des deux Pères Noël. Face à toute la gente ailée rassemblée en ce lieu si mystérieux, il prend solennellement la parole.
Chers confrères et consœurs de tous plumages, d’empennages et de becs tant variés, en cette magnifique nuit de Noël, je vous demande de faire taire vos colères et vous prie également de répondre favorablement à cette demande d'aide du Père Noël. Ces deux hommes à mes côtés sont pétris de bonnes intentions, leurs cœurs sont généreux leurs âmes touchées par la charité et la compassion. Les enfants qu'ils veulent rendre heureux au proche matin sont encore animés par la pureté, ils sont ouverts au monde pour y découvrir la sagesse. A cet instant, c'est à nous d'être sages et de donner l'exemple, accomplissons cette mission, le ciel nous en saura gré !
Un concert de battement d'ailes ponctue ce discours... Tous les oiseaux sont prêts à distribuer les cadeaux dans les maisons de Ménigoute.
- J'ai encore une question - émet timidement une douce mésange - parmi les paquets, il en est de très volumineux, bien trop lourds pour nous et leur taille ne passera pas forcément par les orifices que nous allons emprunter ?
- C'est une excellente remarque fait le Père Noël. Pour transporter les colis trop lourds, il faudra nécessairement vous mettre à plusieurs. Quant à leur taille trop importante, je vous demande à Tous d'apprendre cette formule magique que je ne manque pas d'utiliser quand je dispose de mon traîneau tiré par des rennes qui volent comme vous. C'est une grâce qui est accordée à tous les êtres volants au cours de cette nuit magique :
"Tout ce qui est grand peut redevenir petit... tout ce qui est petit doit devenir grand..." S'il vous plaît, chers oiseaux, répétez tous cette formule qu'il faut prononcer avant d'entrer dans chaque maison pour tout rapetisser, puis avant d'en repartir afin que chaque paquet retrouve sa taille initiale. A vous ! Tous les oiseaux entonnent en en chœur :
- "Tout ce qui est grand peut redevenir petit... tout ce qui est petit doit devenir grand..."
- Parfait ! Je vais aller chercher mon grand sac dans la camionnette de mon ami Noël Fadet. Puis, on se retrouve tous sur la piste du théâtre antique où nous ferons la répartition des colis de Noël. Ah, j'allais oublier cette consigne importante : Sur chaque paquet ayant séjourné dans mon traîneau volant, l'adresse a aussi un pouvoir magique, celui qui vous conduira automatiquement au bon endroit, vous n'aurez qu'à vous laisser guider.
Flap ! flap ! flap ! flap ! applaudissent les oiseaux enthousiastes, ajoutant : " Vive Noël ! Paix dans le Monde et dans le Cœur de chacun !...
Cette nuit du 24 au 25 décembre 1975, le ciel du Bocage Parthenaisien fut témoin du plus sublime ballet aérien qu'on puisse imaginer : des centaines d’oiseaux de toutes espèces et tailles diverses, survolèrent les toits de Ménigoute, entrant dans les maisons par tous les orifices, conduits, interstices dont elles disposaient naturellement, déposant aux pieds des sapins les précieux paquets cadeaux que les enfants du village déballeront avec frénésie le matin de Noël.
A l'aube de ce même jour, au retour de tous les missionnaires ailés sur le site de Sanxay, le Père Fadet et le Père Noël ont chaleureusement remercié tous ces merveilleux et courageux oiseaux qui avaient parfaitement accompli cette mission audacieuse. Rassurés sur l’heureuse issue de cette belle aventure dont les enfants de Ménigoute peuvent, à cet instant, se réjouir, ils ont repris la route vers Saint-Martin-du-Fouilloux, lieu de leur rencontre... mais Ô Stupeur !... Dans le bosquet où ils devaient l'attendre, les rennes et le traîneau du Père Noël ont disparu...
A Saint-Jouin-de-Marnes.
- Alors là !... C’est bien ce que je craignais, s'esclaffe le père Fadet, tes rennes ont pris la poudre d'escampette en emportant dans ton super traîneau toutes mes antiquités...
- Prendre la poudre d’escampette !... En voilà une amusante expression, Père Fadet. Ce doit être spectaculaire cette poudre, sans doute d'or, auréolant mon attelage au moment de son envol car ils se sont bel et bien envolé mes rennes !...
- Sans nous !...
- Oui, sans nous... enfin sans moi, tu comptais m'accompagner jusqu'à ma demeure au Pôle Nord ?
- Non, mais récupérer mes antiquités...
- Tu veux dire toutes les vieilleries de ton bric-à-brac... Je te ferai remarquer que si tu es dépité par la perte de tes chères vieilles choses, je le suis aussi et certainement plus désemparé que toi par leur disparition... car sans mes rennes et mon traîneau, non seulement je ne peux plus retourner chez moi dans le grand Nord, mais j'ai aussi perdu tous mes supers pouvoirs. Je me retrouve comme toi, un simple quidam, accoutré d'un costume de Père Noël à l'identique de ceux qui, par centaines, s'habillent ainsi pour se faire prendre en photo avec des enfants ébahis et qui, parfois, ont peur d'eux.
- Pardon Père Noël je ne considérais que mon sinistre, toi tu as perdu bien plus que moi et j'en suis profondément désolé.
- Il se peut que mes rennes soient repartis à notre recherche mais qu'avec tout ce brouillard de la première partie de nuit, ils ne nous ont aucunement repérés... à moins qu'ils soient repartis au Pôle...
- Bon ! de toute façon, on ne va pas rester planté là, tu dois, comme moi être bien fatigué, je t’emmène jusqu'à mon terrier à Saint-Jouin-de-Marnes où nous pourrons déjeuner puis dormir un peu.
- Ton terrier ! Tu loges dans un terrier comme un blaireau ou un renard !...
- C'est ainsi que je nomme le vieux corps de ferme où je demeure et entasse tout mon bric-à-brac comme tu dis, à l'instar de Victor Lanoux, alias Louis-la-brocante.
- Merci, père Fadet, de m'accueillir chez toi, fit le père Noël amusé. Pour l'instant c'est certainement ce que nous avons de mieux à faire, nous aviserons par la suite quand nous serons requinqués.
C'est un peu avant 10 heures du matin que nos deux braves pères Noël arrivent à Saint-Jouin-de-Marnes encore endormi.
Le père Fadet prépare un bon feu dans sa vieille cuisinière à bois et charbon. Une fois allumé il place sa grande bouilloire. Sur une des quatre grandes plaques rondes.
- Thé ou café ?
- Café, répond le Père Noël, même si ça réveille avant de dormir.
- Idem pour moi, rien de tel qu'un bon café matinal pour aborder les aléas d'une nouvelle journée.
Les deux hommes Noël assis à la grande table de ferme apprécient en silence un copieux petit déjeuner, où de bonnes tartines de beurre et de confiture accompagnent le café bien chaud. Bien sustentés ils vont ensuite s'installer dans les accueillants fauteuil-clubs face au grand âtre de la salle de séjour, où crépite un ardent feu de bois. Le père Fadet a remis un plaid à son jovial compagnon d'une nuit mémorable, une nuit qui ne fut vraiment pas comme les autres. Réchauffés, à l'intérieur comme à l'extérieur, ils ne tardent pas à s'endormir bien calés sur leurs confortables assises, les jambes détendues, posées sur la table basse.
Le village est bien silencieux en cette matinée de Noël, ce n'est qu'à midi qu'il retrouve un peu d'animation... Ce jeudi 25 décembre 1975 vont se rassembler en moult maisonnées les membres éloignés des familles morcelées par la vie moderne et trépidante. C'est la fête un peu partout... Saint-Jouin-de-Marnes n'échappe pas à cette tradition du grand repas de Noël qui réunit parents, enfants et grands parents...
Au même moment, dans la vieille ferme désaffectée du père Fadet, c'est au contraire, bien calme... jusqu'à 14 heures pas un bruit ne perturbe le sommeil de nos deux pères Noël.
Jusqu'à 14 heures... parce que, dans les minutes suivantes, c'est un véritable tourbillon d'événements qui va sortir de sa torpeur ces lieux endormis. Un formidable chahut ponctué de coups de marteaux, de couinements de scies, de frottements saccadés de râpes et limes, de han par ci, de ahan par là, de cris joyeux, de chants sifflotés, de brames exaltées, puis de musique de limonaire, parvient a sortir les pères Noël de leur profond et béat sommeil.
Attirés par ce soudain tumulte, L'un et l'autre, se dirigent vers la fenêtre donnant sur la cour... ce qu'ils voient là est incroyable, ils pensent qu'ils rêvent encore... pourtant, se pinçant plusieurs fois vivement, c'est bien à la réalité d'un spectacle extraordinaire qu'ils assistent maintenant.
Là, sous leurs regards ébahis, une escouade de 10 lutins du Père Noël s'active avec frénésie. Ayant déchargé toutes les pièces d'antiquités du grand traîneau, ces vaillants elfes de maison, ont constitué, avec, un étonnant carrousel. Toutes les vieilleries du Père Fadet, judicieusement transformées ont été utilisées... C'est merveille !...
L’armoire normande de mémé est devenue lot de fringants chevaux de bois, les amphores ébréchées, des nacelles en forme de coquillages, composent autant d'attelages nacrées, les roulements à billes, sont logiquement adaptés à la mobilité circulaire du manège, le moteur de mobylette devenu rotor électrique en constitue évidemment la force motrice. La plus stupéfiante de ces métamorphoses est bien celle de la machine à coudre à pédale transformée en rutilant limonaire éclairé par deux lampes de chevet à abat-jour fond de casserole alu. La partie couvrante est constituée par l'assemblage de 4 grands sacs du Père Noël qui contenaient les jouets, retaillés puis cousus en forme de bâche ronde re-teintée en couleurs vives alternant les dessins en vagues et spirales de rouge, de vert de jaune, de bleu, d'orange, de pourpre, de violet, de rose, et de blanc. Les bougies Marchal réparties tout autour, constituent autant de loupiotes baignant le carrousel d'éclats de lumière, eux aussi, irisés.
"Dans la nature, rien ne se perd, rien ne se crée tout se transforme" chantent en chœur les dix lutins aux bonnets vert et rouge à grelot. Les deux pères Noël étant sortis sur le pas de porte, leur chef, Mouchinet, s'avance vers eux, tout souriant...
- Patron c'est un grand soulagement pour toute notre lutine équipe que de vous retrouver tous les deux... C'est grâce à Éclair qui a flashé l'image de votre équipage en détresse pour l'inscrire dans une aurore boréale puis, à Comète qui y a cartographié les lieux, que nous avons retrouvé les rennes et le traîneau. C'est donc avec "RennaNoël bis" (le mulet de secours number two) que nous avons porté secours à votre précieux équipage en panne à Saint-Martin du Fouilloux. En premier, nous avons permuté la tête de l'équipage en remplaçant Rudolph mis au repos obligatoire par Artaban que nous ont prêté les collègues de l’hémisphère Sud, eux en avance sur leur distribution de jouets. Quant à vous retrouver ici, il n'y avait qu'à suivre la pimpante camionnette du père Fadet.
Le Père Noël profondément ému par cette immense sollicitude s'exprime à son tour :
- Grand merci à vous mes chers bons lutins et à Toi, brave Mouchinet, pour la promptitude à réagir et ton grand esprit d'initiative. Bravo aux rennes aussi géniaux que dévoués à notre belle et solennelle mission.
Le père Fadet aussi bouleversé que son sublime aîné a, lui aussi, envie de témoigner sa reconnaissance.
- Chers géniaux et hyper-actifs lutins, chers rennes si bienveillants et véloces je vous suis aussi très reconnaissant, vous êtes en réalité d’efficaces Porte-Bonheurs, de manifestes diffuseurs de joies, des merveilleuses sources du bon et libérateur rire. Ce que je vois là, construit par vos mains mais aussi par vos têtes et surtout vos cœurs me montre la voie à suivre. Quelle magnifique leçon vous me donnez là, avec tant de gentillesse et générosité. Je vous remercie du fond du Cœur : Un splendide manège enchanté, réalisé qu'à partir de mes "antiquités" trône au centre de ma cour. Plein d'enfants pourront, dès lors, en profiter. Grâce à vous je viens de vivre un Noël Merveilleux.
- Et ce n'est pas fini lance le Père Noël !
- Pas fini !... Qu'y aurait-il en sus, Père Noël, qui serait aussi réjouissant ?
- Ces neuf sacs restant dans ton pick-up, Père Fadet !
- Mais alors la tournée de distribution de jouets n'est donc pas finie, je croyais que tous les contenus de ces sacs avaient été distribués.
- Je te rassure Père Fadet... Ces contenus auraient été bien trop important pour les enfants de Ménigoute, il s'agit, en fait, de jouets cassés, à réparer ou qui n'intéressent plus les enfants lesquels ne veulent pas qu'ils soient définitivement perdus. Ils les mettent au pied de leur sapin pour que je les récupère... Tous ces jouets cassés, devenus désuets, sont pour toi Père Fadet, tu auras pour mission de les restaurer, de les recycler et ainsi, de rendre heureux, de nombreux autres enfants.
- Rien ne me fait plus plaisir cher Père Noël !...C'est ainsi qu'à dater de ce Noël de l'année 1975, "le Terrier" du Père Fadet est devenu "le Grenier à Jouets", un lieu extraordinaire très fréquenté par des multitudes de petits mais aussi de "grands" enfants.
Epilogue
Ce n'est sans doute pas un hasard si, 10 ans plus tard, a eu lieu la première édition du festival international du film ornithologique de Ménigoute rendant hommage à la gente ailée.
Et qu'un quart de siècle après cette nuit de Noël mémorable, le théâtre du site gallo-romain s'est ouvert au public mélomane en créant, dès le mois d'août 2000 les soirées lyriques de Sanxay
Patrice Lucquiaud alias *Le Farfadet des Veillées*.
- Mirebeau (Vienne) le 10 décembre 2023.
/image%2F0957248%2F20251123%2Fob_acbc97_voiture-du-pere-noel.jpg)
/image%2F0957248%2F20251123%2Fob_4b64e6_equipage-du-pere-noel.jpg)
/image%2F0957248%2F20251123%2Fob_b37bf6_la-camion-de-pompier-menigoute.png)
/image%2F0957248%2F20251123%2Fob_23bad3_l-oiseleur-sanxay.jpg)
/image%2F0957248%2F20251123%2Fob_9548de_pere-noel-jouets.jpg)