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Le Mirebalais Indépendant

Bienvenue à Mirebeau en Poitou.

"Le Passé m’est tellement Présent à l’esprit, qu’ici, il s’offre un Avenir… "
Parole de Farfadet.


Publié le par FARFADET 86
Publié dans : #Les clins d'oeil du Farfadet
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C'est une lecture qui ne vous laisse pas indifférent mais surtout qui vous ébranle jusqu'au fond de votre être tant l'inimaginable, à travers l'ineffable, est exacerbé par la narration haletante.

Voyage jusqu'aux abysses de la violence... c'est soit insupportable et on pose le livre pour ne pas poursuivre plus loin ce récit truffé de maux qui mettent à vif chair et âme. Nature sensible, il faudra s'abstenir...

De l'amour aux dimensions de la folie, la perversité tient essentiellement au doute de soi-même ancré en soi au point que l'on se demande, au fil des pages, jusqu'à quelle extrême limite, Turtle, 14 ans, va supporter les coups, les souillures et la honte... Il y a le désir et son contraire aux portes de la schizophrénie.

Quand la vie est un enfer le quotidien banalise le mal, l'abjecte, l’immonde au point que l'immoralité devient compagne aussi salutaire qu'horrifique.

 

Ce roman bouscule les tabous, les règles de la bienséance et du respect de la vie d'autrui. On peut trouver cela absolument dégueulasse, un parcours d'ignominie où un père possessif a fait « sienne » sa propre fille, un jouet vivant qu'il adore, adule et maltraite au gré de ses humeurs et pulsions, qu'il peut transformer sous sa fureur complètement débridée, en pantin désarticulé qu'il laisse choir dans la boue et dans l’opprobre, après coups...

 

En quoi serait-il intéressant de se plonger dans un tel délabrement de la nature humaine, dans un tel chaos psychique où bourreau et victime sont apparemment complices à la fois dépendants et soumis l'un à l'autre, dans une dualité infernale.

 

En fait, le lecteur est fasciné par la force intérieure des personnages : la fille, son père et son grand-père, un trio maléfique où l’humanité le dispute à l'inhumanité... Ces êtres sont loin d'être falots plats et sans envergure, bien au contraire, ils sont intelligents, instruits, tenaces et barbares... , Cherchez l'erreur !...

 

L'écriture est dense, haletante. La traduction n'a pas dû être facile pour respecter le style et l'intention narrative de l'auteur. Je dois convenir que j'ai eu du mal à me faire au récit où la narration décrit simultanément l'action, le cadre où elle se déroule, les échanges de propos, la pensée de ceux qui les émettent, les sensations qu'ils éprouvent intérieurement faisant écho à celles qu'ils relèvent émanant de l’environnement qui, ne leur restant pas indifférent, s'unit et fait corps avec ces êtres en confrontation. Les longs paragraphes constitués de soliloques, de descriptions de paysages alternent avec les dialogues où les répliques sont vives mais aussi hachées par la hargne, la culpabilité et l'envie de s'imposer ou de s'extraire de façon illusoire à la sinistre réalité et à la percutante vérité.

Dans un même paragraphe, il arrive que, d'une phrase à la suivante, on est transféré subitement dans un autre moment, ou dans un lieu différent... Il faut suivre... ça bouscule notre attention en même temps que ça la stimule.

Tout ceci, page après page, entretient le suspens si bien qu'on ne lâche pas la lecture, subjugué par la jeune Turtle qui se débat corps et âme contre cette terreur quotidienne, les armes à la main... Elle ne se plaint à personne de ce qu'elle endure et ne parle à personne de son martyre dont elle se sent autant responsable que celui qui lui inflige.

Tourments, souffrances l'ont endurcie  ; elle peut affronter les pires déchaînements y compris ceux de la nature, vents et marées du Pacifique, noirceur des nuits, des gouffres, elle en revient labourée sur tout le corps, profondément meurtrie dans l'âme mais demeure « incassable »

 

Elle éprouve et se demande  pour son père et pour elle : qu'est-ce que le manque ? Qu'est-ce que l'absence ? Qu'est-ce que le cri ? Chez Turtle c'est en permanence un foisonnement de sensations, de pensées éclairs qui, dans sa tête, se déversent comme cataractes, un déluge permanent submerge son âme, agite et broie son corps .

 

On arrive également sur des passages épiques pimentés d'aventures et d'actes héroïques... La narration est parfaite au point que nous nous trouvons au cœur de l'action, éprouvant toutes les sensations mais aussi les émotions que vivent les personnages, l'image est omniprésente avec des contours de paysages très nets. On participe pleinement aux scènes où peurs, doutes, témérités, douleurs sont vives, tantôt en apnée ou en apesanteur, tantôt tétanisé par l'angoisse, on progresse dans une nature qui exige que l'on soit aussi sauvage qu'elle.

 

Quelques lignes d'un passage page 216... Turtle évoque une conversation avec son grand-père quand elle était petite fille. Il lui disait :

« Ne pense jamais que le nom est la chose, car il n'y a que la chose qui existe, les noms ne sont que des pièges, des pièges pour t'aider à t'en souvenir. » Elle repense à eux deux, Turtle qui courait sans cesse, s'arrêtait et revenait sur ses pas, tandis que Papy peinait dans l'herbe et le terrain accidenté. Seulement après qu'elle lui avait décrit avec ses propres mots où poussait la plante et comment elle était, lui expliquait-il de quoi il s'agissait, la dépiautant entre ses doigts. « Ça, ma puce, c'est de l'épillet, et ça, les plumes, tu vois comme elles sont longues ? Ça, c'est la barbe. Tu vois comme elle tourne dans la partie inférieure, et comme le haut est incliné ? Continue à observer avec autant d'attention. Continue comme ça à observer comme si tu ne connaissais rien, à observer pour comprendre de quoi il s'agit vraiment. C'est ça qui permet à une petite puce d'être, calme et silencieuse pendant qu'elle marche dans l'herbe. Observe les choses pour comprendre ce qu'elle recèlent, ma puce, toujours, toujours. »

Voilà bien une leçon de chose très singulière mais ô combien proche de la réalité et des vérités que celle-ci contient. "Le mot n'est n'est pas la chose" et il apparaît que cette dernière n'existe que par l'observation attentive qu'on lui accorde. La connaissance est, avant tout, empirique... On découvrira, au début du roman, que Turtle a beaucoup de mal avec les mots ce qui ne l'empêche pas de saisir d'emblée la nature profonde des êtres et le caractère particulier de toute nouvelle situation, ceci, grâce a son excellent sens de l'observation.

 

Autre passage pages 312-313... échanges entre Turtle et son père :

  • Tu n'as pas l'air très embête, dit-elle.

  • Pourquoi ?

  • Cette gamine elle a mal.

  • Tu sais, dit Martin, certaines personnes pensent que la douleur est une bonne solution au solipsisme.

  • Hein ?

  • Le problème, c'est qu'on a aucune preuve que les autres humains sont conscients et vivants comme nous. Nous on sait qu'on est conscients car on fait l'expérience directe de nos pensées, de nos émotions, de cette manière inquantifiable qu'on peut éprouver à se sentir vivants, mais on n'a aucune expérience de la conscience des autres, si bien, si bien, qu'on n'est pas certains qu'ils soient vivants, vraiment, vivants, qu'ils aient une expérience de leur propre vie identique à la nôtre. Peut-être qu'on est la seule et unique personne réelle, entourée par des coquilles vides qui se comportent comme des gens mais qui ne sont pas dotées d'une vie intérieure comme nous.

S'en suit une réflexion philosophique sur le fait que, de la souffrance d'autrui, la douleur nous est inaccessible ce qui met en lumière le gouffre infranchissable qui sépare son propre esprit humain de tous les autres, et de toutes personnalités étrangères. Ceci, faisant état de la nature des échanges humains, non pas de l'état social ou imaginé... « La communication n'est qu'un fin vernis Croquette »

Voilà qui, à partir de cette notion de solipsisme, mot que ne connaît pas Turtle (Croquette), on peut saisir l’ambiguïté de ce père (Martin) qui peut à la fois être attentif et indifférent au sort des autres, dont les connaissances philosophiques sont parfois pointues mais interprétées au fond de lui-même jusqu'au négativisme pernicieux et pervers.

 

En conclusion, bien que l'intrigue soit entièrement bâtie dessus, ce roman ne fait pas l'apologie de la violence mais met en exergue la possession obsédante de l'autre... une confusion extrême qui a spolié l'enfance et l'adolescence de Turtle, et dont elle tente sans cesse de se sortir malgré des réticences affectives vives et des critères éthiques qu'elle estime inaccessibles, irréalisables pour elle. Sa jeune existence est une constante émergence...

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Marion L. 11/06/2020 14:39

Bonjour,
Suite à votre commentaire sur mon article, je viens vous rendre une petite visite sur le vôtre. Merci d'avoir laissé le lien pour que je puisse découvrir votre avis sur ce livre qui continue à soulever des réactions (très mitigées.)
Très bel article. J'ai beaucoup aimé votre angle d'analyse du livre. Vous lui apportez une lecture intéressante que je n'ai pas encore vu ailleurs.
Effectivement, pourquoi continuer ou tenter ce livre en tant que lecteur ? Pour la force des personnages, pour tout ce qui est dit...
Très bonne journée.

manou 11/06/2020 14:37

Merci pour cette analyse qu'en effet je n'avais pas lu...on ne se connaissait pas encore à l'époque de sa rédaction. je vois que tu as eu des commentaires virulents sur ce livre, j'en suis très surprise. Tout est question d'ambiance et bien entendu on y entre ou pas. En tous les cas je n'ai pas regretté sa lecture même s'il est dérangeant ! belle journée

Onlalu 30/09/2019 09:05

Tallent ou talent?

La question est : que cherchez-vous Mr Tallent avec cet ouvrage? A cette question – pas si simple – posée à un écrivain, on a du mal à répondre…

Tout est laid et sonne faux dans cette histoire: un père pédophile et sadique, pseudo philosophe (à l’américaine : on cite Hume ou Kant le colt à la main…), l’héroïne, une fille dégingandée (la tortue) victime plus ou moins consentante des agissements du père, un grand père qui comprend mais laisse faire (lui même a un lourd passé… tu m’étonnes…), des amis, nouveaux écolos, qui ne comprennent mais…, un prof qui ne réagit pas mais s’auto flagelle en permanence, un pique nique qui finit en mode survivants dans la souffrance et les bouteilles en plastique, une opération chirurgicale à vif sur une enfant de 9 ans avec canif et produits d’entretien, une partie de campagne où l’on croque… des scorpions (ben voyons…), une éducation au fusil et au révolver… (ça vous forge un caractère…), un jardin potager qui foire systématiquement, un dénouement qui baigne dans le sang et les poches d’excréments…
Et j’en oublie.
On reste pantois…
Si l’objectif (de GT) est de tenter d’expulser de lui-même son propre trouble personnel par un phénomène de catharsis… alors on peut peut-être avoir un début d’explication…
J’ignore les antécédents de cet homme, mais déverser dans un livre autant de pourriture physique et métaphysique à l’exclusion de tout autre élément … tient à mon sens plus de la médecine que de la littérature.
Alors, pourra-t-on (me) dire : mais n’est ce pas toujours le cas des grands écrivains? ne déversent-ils pas dans leurs oeuvres leur propre psychose? On pense à Nabokov, à Tournier, à Nietzsche sans doute et à tant d’autres.
Oui sauf que…
N’est pas Nabokov qui veut…
Et il ne suffit pas de déverser des excréments dans un texte pour en faire un chef d’oeuvre…
Ce livre est une imposture (à mes yeux évidemment).
N’était peut être la luxuriance de la végétation qui annonce la putréfaction générale…
Finalement Gabriel, il ne vous manque que le talent…!

JRALES

Farfadet 86 01/10/2019 09:55

Je conçois fort bien qu'on puisse ne pas aimer ce roman sombre contenant une cascade d'horreurs - ici qualifiées d'excréments - que constituent des comportements et des agissements que la saine morale réprouve. Mais n'est-ce pas excessif de dire que ce roman est une imposture et de conclure que l'auteur manque de talent.
Au-delà de cette "putréfaction", sous-tendue dans les luttes intérieures et aussi dans les moments d'embellies (il y en a...), j'y vois la quête de Rédemption encore plus vive que celle de survivre...

Babelio 30/09/2019 08:50

Elise2mer 29 septembre 2019

Il est des lectures dont on ne se sort pas indemne : My Absolute Darling en est une.
Il y est question d'une jeune fille dont le surnom de Turtle, jamais expliqué dans la narration prend tout son sens à la lecture du roman. Parce que Turtle est une carapace, mais pas seulement une carapace, elle possède aussi comme le cou pour la tortue, des zones d'accès pour ses prédateurs.
Ici le prédateur est le père : Martin, psychopathe violent et redoutablement cultivé. le mal incarné qui tente de se dédouaner sous couvert de théories de colapsologie. Il aime sa fille et c'est pour ça qu'il la fait souffrir, pour qu'elle s'en sorte lorsque le monde ne sera plus qu'un chaos. Peut-être même qu'il le croit. Turtle aussi aime son père et comme elle ne connait rien d'autre que cet environnement hostile elle ne peut se permettre de le remettre en question. D'ailleurs, quand elle essaie – Anna sa prof de collège lui en montre le chemin, vite un petit retour sous la carapace lui permet de ne pas affronter l'impossible.
C'est alors qu'entrent en scène Jacob et son ami Brett. Rencontrés par hasard ils vont ouvrir une petite fenêtre de possibles à Turtle. Timidement, elle va suivre cette piste. Il va de soi qu'elle sera criblée d'épreuves et que le résultat est loin d'être acquis.
Il faut attendre le dernier quart du roman pour faire la connaissance de Cayenne, enfant de 10 ans sortie d'on ne sait où et pour qui Turtle va découvrir une nouvelle facette de l'amour. Son impact sur le dénouement de l'histoire est capital ; en dire davantage sur cette nouvelle victime serait le spoiler.
Alors est-ce l'histoire qui fait de ce livre un chef d'oeuvre ? Pas seulement ; surtout quand comme ici, nous naviguons en eaux glauques et poisseuse. L'écriture de Gabriel Tallent à ce pouvoir de nous associer à ce qui se raconte : en donnant la parole aux émotions de ces personnages -ce qu'il fait avec un brio extraordinaire, il touche à notre sensible et nous fait vivre les aventures de Turtle à ses côtés. Avec cette différence que nous avons la possibilité de fermer le livre pour aller manger des noisettes ou cueillir des fleurs…
Et pourtant, cette lecture, nous la reprenons. Pourquoi ?
Parce que nous sommes viscéralement attachés à Turtle ; parce que nous adorons les envolées lyriques de Jacob, parce que nous avons besoin de savoir que l'amour peut se peindre autrement qu'en noir, et puis probablement aussi, parce que le mal est tellement indissociable du bien (ou du beau ?) que nous voulons toujours, en savoir davantage sur le sujet.

Farfadet 86 30/09/2019 08:51

Un excellent compte rendu de l'atmosphère et des tensions extrêmes qui exacerbent la curiosité - pas forcément malsaine - du lecteur qui n'aspire qu'à voir Turtle sortir de cet enferment diabolique en elle-même et à son environnement familial délabré, soumise à son géniteur instruit, pervers et incestueux. Oui, le personnage de Cayenne est à la charnière d'un basculement vers une rédemption qui profitera à Julia alors débarrassée de cet carapace qui semblait indéfectible.

eliane roi 26/09/2019 09:58

Bonne lecture, Patrice !
Bises à vous deux !

domi 25/09/2019 16:06

quitte à fermer le livre au bout de quelques pages, autant ne pas l'ouvrir non ?

Profil


FARFADET 86
Sexe : Homme
À propos : Retraités depuis janvier 2005, avec mon épouse, nous étions accompagnateurs de personnes handicapées mentales, ceci pendant 40 ans, dans un Foyer de Vie, en Haute Normandie.

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